En ne réélisant pas Christoph Blocher, la majorité du parlement a pris une responsabilité dont il n'est pas sûr que le pays ait encore mesuré toutes les conséquences. La vraie question n'est pas d'avoir éconduit un conseiller fédéral en charge, chose rarissime dans notre histoire et finalement sans grande importance, mais plutôt d'avoir mis fin à la politique de consensus qui faisait la particularité et le succès de notre pays.

En éjectant le représentant emblématique d'une grande partie des électeurs de l'UDC, l'Assemblée a pris le risque d'ouvrir une ère de confrontation qui n'aura même pas besoin d'être orchestrée par l'UDC mais naîtra spontanément de tous les déçus de la démocratie, transformés en Neinsager systématiques par le déni de droit dont ils s'estiment les victimes. La Suisse a donc bel et bien vécu mercredi un changement de régime qui marque la fin d'une époque.

En martelant qu'ils ont respecté la concordance et que l'UDC reste équitablement représentée, les conjurés montrent une évidente mauvaise foi car les mêmes expliquent le succès de ce parti aux dernières élections par la mise en avant de son leader. Mais il leur fallait à tout prix détrôner cette forte personnalité (dans un pays qui se plaint toujours de ne pas en avoir assez), à la franchise trop payante dans les urnes.

Ils invoquent le manque de respect envers les droits de l'homme ou les moutons noirs, mais passent sous silence que plus de 70% des Suisses ont approuvé la nouvelle loi sur l'asile. En un mot comme en cent, ils ont fait payer à Blocher son efficacité politique, efficacité dont il est vrai que leurs partis faisaient régulièrement les frais! Mais pourquoi ne pas avoir le courage de le dire, au lieu de faire accroire qu'ils furent animés par le seul souci de purger la Suisse d'un agitateur dangereux, incapable de surcroît, qui empêchait le collège fédéral de fonctionner correctement… Les comploteurs ont décidément changé de camp!

Mais maintenant que la ligne blochérienne a été humiliée, les cris de joie puérils à gauche de l'hémicycle en démontrent la volonté, il est certain que le pays sera plus difficile à gouverner. Le consensus deviendra introuvable et la sérénité politique qui a servi d'alibi à toute cette affaire sera durablement troublée. Cette instabilité néfaste pourrait se manifester déjà lors du remplacement de Pascal Couchepin, avec la perte possible du deuxième siège radical au profit du PDC, qui engrangerait ainsi les fruits de son alliance avec la gauche. Les radicaux romands qui, de toute évidence, ont voté contre Christoph Blocher et permis de faire la différence en porteront la responsabilité.

Plus tard, il est possible que ce même PDC perde ce deuxième siège au profit des Verts… Le jeu des chaises musicales a donc commencé, initié par la gauche qui saura en profiter, et le temps de la politique spectacle, que les Suisses adorent en France tout en ne souhaitant pas la vivre chez eux, est advenu. Ainsi soit-il.

Contre toute attente, c'est donc l'UDC qui sort renforcée de ce psychodrame, puisqu'elle disposera à la fois de son aile modérée au Conseil fédéral et de son aile ultra dans l'opposition. Pour le bien du pays (mais est-ce lui qui agitait les esprits ces dernières semaines?), il eût été préférable de garder le ténor de l'UDC sous surveillance au sein de l'exécutif fédéral plutôt que de lui rendre une liberté d'action et de parole dont il ne se privera pas d'user et d'abuser. Quoi qu'il en soit, on lui attribuera la responsabilité de tout ce qui adviendra sans jamais évoquer celle de MM. Levrat, Darbellay et autres grenouilles voulant se faire aussi grosses que le bœuf.

La seule à se frotter les mains est évidemment la gauche, qui gagne sur tous les tableaux. Elle a fait mordre la poussière à son ennemi juré. Elle a mis en place une coalition dont le PDC ne pourra plus se dépêtrer et qui le mènera à sa perte. Elle a fait une OPA sur le centre, ce qui renforcera ses rangs sur nombre de décisions à venir. D'ailleurs, petit signe qui ne trompe pas, le mot républicain est revenu sans cesse dans les propos de ses représentants lors des émissions de ces dernières heures: coalition républicaine, entente républicaine, valeurs républicaines… on se serait cru en France, preuve sans doute que les valeurs confédérales sont sorties en même temps que Christoph Blocher par la petite porte du Palais fédéral.

Les Suisses, qu'ils soient démocrates du centre ou non, ne le pardonneront pas à leurs fossoyeurs.

mh.miauton@bluewin.ch

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