On se frotte les yeux. Même si l'on pencherait à croire que les statistiques sont une troisième façon de mentir, celles qui viennent de dresser approximativement l'état de la pauvreté des travailleurs en Suisse frappent les esprits. Dans ce pays, qui se vante de caracoler dans le peloton de tête des nantis de la planète, 7,5% de la population active totale ne boucle pas ou très mal ses fins de mois. Sont particulièrement dans la dèche les familles monoparentales et celles comptant plusieurs enfants. Ces chiffres ont de quoi tempérer les propos roboratifs sur la sortie du tunnel, la vigoureuse reprise des commandes et l'emploi du passé pour parler de crise.

Une coïncidence de calendrier a voulu que ces constats tombent à la fin d'une semaine où la richesse était d'actualité. Le luxe horloger s'étale à Bâle; les déserteurs d'une société en chute libre reçoivent des indemnités d'incompétence; les patrons de Swisscom, des CFF et de La Poste défendent à Arena leur droit à un salaire à l'aune des talents qu'ils se reconnaissent; les boursiers essuient les «corrections passagères» de cours plus erratiques que jamais; Christoph Blocher, industriel de bonne taille, affiche un bénéfice net en augmentation de plus de 20%.

De quoi viennent se plaindre les défavorisés de la conjoncture? C'est la faute à pas de chance s'ils ne vivent pas en couple et font de surcroît des enfants à la queue leu leu. En tout cas, foi de Peter Hasler, commis des patrons, il n'y a pas un sou du côté de l'industrie et du commerce pour servir à ces laissés-pour-compte un salaire minimum garanti. Et de répéter sans l'ombre d'un scrupule le couplet selon lequel les retombées de la fructueuse marche des affaires profitent en fin de parcours aux plus faibles. Au reste, il appartient à l'Etat, «ce pelé, ce galeux», de faire – s'il l'estime nécessaire – un geste pour améliorer le sort de ces braves gens. Un Etat auquel on demande par ailleurs qu'il allège la charge fiscale des bien pourvus et présente une amnistie pour les fraudeurs de l'impôt.

La vérité est autre: le paysage façonné par le néolibéralisme creuse un fossé entre les revenus. L'opulence des riches s'accroît; les pauvres stagnent dans la pauvreté. L'économie est effectivement incapable de trouver une issue équitable à cette évolution qui fait temporairement son beurre. La question est politique. Aucun Etat – et, au premier chef, aucun Etat à prétention démocratique – ne peut à moyen terme tolérer une situation qui expose dangereusement de fragiles équilibres fondamentaux. On ne peut longtemps admettre, comme l'avançait Raymond Aron, que «nous sommes dans des sociétés trop acceptables pour susciter la révolte et pas assez équitables pour être acclamées». Le moment vient où la somme des inégalités atteint un niveau tel que le moteur social en est grippé au point de rendre inopérante l'économie et factice la démocratie. Ce stade n'est pas atteint. Mais on aperçoit au loin les flammèches annonciatrices d'un embrasement évitable.

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