Libéralisme et liberté ne vont pas de pair. On en a eu la preuve il y a quelques jours sur l'Olympe davosien. Comme chaque année à pareille saison, l'argent tenait conclave. L'affaire était grave. Des lézardes étaient apparues dans le dogme de l'infaillibilité économique. Les fidèles étaient parcourus par la fièvre du doute. Il s'agissait de colmater les brèches afin que chacun redescende dans la plaine ragaillardi dans sa foi.

Non seulement le doute s'était invité dans les palaces mais des infidèles avaient fait le chemin pour clamer leur désaccord. En d'autres termes, ils entendaient manifester. A Davos, où l'on a un sens aiguisé de l'accueil sonnant et trébuchant, les trouble-fête trouvent porte close. La municipalité avait interdit toute manifestation. Elle avait présentes à l'esprit les violences qui avaient secoué Genève en mai dernier lors du grand raout du commerce mondial. Pour les autorités communales de la station grisonne, ces débordements sont un effet naturel de la légèreté des Romands mais sont incompatibles avec les intérêts supérieurs de l'hôtellerie et du tourisme. Elles mirent donc sur pied un dispositif policier hautement efficace afin de tuer dans l'œuf l'ombre de la plus petite velléité de passer outre. De fait, celles et ceux qui avaient tenté de gagner Davos pour dire leur fait aux oligarques en furent pour leurs frais. Emballés, remballés, ils s'en retournèrent avec l'assurance que les vaches sacrées étaient bien gardées. Les adversaires de la bouffonnerie idéologique de Davos étaient-ils des casseurs, bien décidés à piller des magasins de luxe et à endommager des limousines? On ne le saura pas puisqu'on n'a pas eu l'écho de contacts entre les responsables politiques des forces de l'ordre et organisateurs du rassemblement protestataire. Y a-t-il eu pesée en commun des intérêts contradictoires des uns et des autres? D'un côté, protection assurée des hôtes importants, sinon éminents, d'un juteux symposium; de l'autre, droit fondamental de se réunir pour afficher des opinions divergentes. Rien ne le dit. Tout semble, au contraire, indiquer que le premier et unique réflexe a été celui de l'interdiction et que l'on ne s'est pas posé la question de son opportunité et de sa conformité aux lois. A l'image d'un pays démocratique on a préféré celle d'un Etat propre-en-ordre. Tout s'est bien passé parce que rien ne s'est passé.

Dans un peu plus de deux mois, les Suisses iront derechef aux urnes. On leur demandera alors de se déterminer sur la refonte, formelle mais aussi matérielle, de la Constitution. Le projet contient un article traitant des restrictions des droits fondamentaux. Elles doivent être fondées sur une base légale, justifiées par un intérêt public ou la protection d'un droit fondamental d'autrui et proportionnées au but visé. Davos fournit un exemple typique de la façon de vider un droit fondamental de sa substance. Un simulacre d'ordre et la tranquillité des puissants ont primé sur toute tentative de débat démocratique.

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