Suant et soufflant sur Salammbô, Flaubert écrivait à une correspondante: «Il faut être à moitié fou pour l'entreprendre.» Que faudrait-il dire de Pierre Mamie, ancien évêque, attelé à la publication de l'ensemble des écrits laissés de Charles Journet, théologien devenu cardinal? Une féconde folie, partagée par des éditeurs ne recherchant pas le profit immédiat, permet de connaître les liens de tendre amitié entre le petit abbé genevois et le philosophe Jacques Maritain, restaurateur du thomisme*. Du troisième volume de l'intense correspondance échangée entre les deux hommes, on retiendra un épisode marginal – mais ô combien révélateur! – des tensions qui ont toujours, dans l'Eglise, opposé les déchiffreurs des signes des temps à ceux qui cachent la lumière sous le boisseau.

On est en 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale. De France parviennent des informations sur la tragédie du Vélodrome d'Hiver, à Paris. Charles Journet rédige un article destiné à la revue Nova et Vetera, dont il est l'un des deux cofondateurs. Un texte traitant de l'obéissance et de la désobéissance à un ordre inique, de la résistance passive et des droits de la conscience face à l'Etat. Censuré! L'évêque Marius Besson donne de la crosse: «Nous n'avons pas le droit, nous Suisses, qui sommes à une heure vraiment tragique, d'exposer la sécurité de notre pays en élevant des protestations contre des mesures qui, pour le moment, ne l'atteignent pas d'une manière directe.» Réponse du prêtre meurtri: «…Dites-moi aussi, Monseigneur, qu'on n'est jamais dispensé de témoigner des toutes grandes vérités de la morale surnaturelle et de la morale naturelle, en quelque pays et à quelque époque qu'on vive.»

Cinquante-sept ans après, il est tentant d'instruire le procès d'un prélat taillé dans le bois dont on fait les flûtes et d'ériger une statue à l'inflexible professeur condamné au silence. La réalité de ces années d'encerclement ne se prête pas au simplisme. Toute l'action de Marius Besson à la tête de son diocèse porte la marque d'une prudence poussée jusqu'à la pusillanimité. Rien ne permet d'affirmer que la publication des pages courageuses de Charles Journet serait restée sans conséquences pour la Suisse même si l'on sait, maintenant, que l'intérêt de l'Allemagne pour les banques et l'industrie helvétiques l'emportait sur les fâcheries provoquées par de rares rappels des «exigences chrétiennes en politique».

Les circonstances n'étant plus que ce qu'elles furent alors, ce serait lâcheté de cacher la surprise et la peine que l'on éprouve d'apprendre que le Saint-Siège est intervenu à Londres et à Madrid en faveur d'Augusto Pinochet. On veut bien admettre que beaucoup de choses au Vatican se font à l'insu d'un pape trop affaibli pour diriger vraiment l'Eglise. On serait porté à croire que cette situation est mise à profit par les réseaux de l'Opus Dei. N'y aurait-il plus, dans le clergé, de ces voix à la Charles Journet pour retenir l'Eglise catholique de succomber à cette coupable tendresse trop souvent témoignée aux bourreaux de la liberté?

*Journet-Maritain, correspondance 1940-1949. Volume III. Editions Saint-Augustin.Voir aussi l'excellente étude de Guy Boissard dans «Nova et Vetera», 1998/3.

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