Quand on se conduit comme des serfs, on est mal fondé à se plaindre d'être traité comme tel. L'indignation, feinte ou authentique, qui a accueilli, mercredi dernier, la publication à Paris d'un rapport parlementaire sur la lutte contre le blanchiment des capitaux en Suisse gagnerait en crédibilité si les autorités fédérales et des organismes privés ne l'avaient pas spontanément alimentée. Car, enfin, en vertu de quoi une mission de l'Assemblée nationale française, composée au demeurant de gens parfaitement honorables, vient-elle enquêter en Suisse comme elle l'a fait auparavant chez les princes de Monaco et du Liechtenstein? Si l'on avait proprement éconduit ces bonnes gens, comme il se devait, on n'aurait pas aujourd'hui à crier comme une bête qu'on égorge.

Les larges concessions faites aux Etats-Unis lors de l'affaire des fonds en déshérence reposaient sur deux piliers, inégaux. D'une part, la reconnaissance d'erreurs et d'errements des responsables politiques, financiers et industriels face à l'Allemagne nazie et l'insulte ainsi faite aux victimes de l'Holocauste et à leurs descendants. L'intérêt majeur, d'autre part, de la place américaine pour les grands du négoce de l'argent. La morale faisait lit commun avec le réalisme glacial.

La faiblesse des moyens de lutte contre la criminalité économique, le peu d'empressement du parlement pour accorder à l'administration ce dont elle aurait besoin pour être vraiment efficace, les astuces de bien des banques et la rénitence tenace des professions parabancaires sont à ce point connues que le seul mérite de ces plus de 400 pages est d'en faire une synthèse sinon concise, du moins claire. Seul prête à discussion son évident parti pris. Il éclate déjà dans le titre: «Un combat de façade». En d'autres termes, les mesures adoptées jusqu'ici pour endiguer les flots d'argent sale et entraver le blanchiment de capitaux ne sont que de la frime.

On applaudirait cette perspicacité si la question n'avait été déjà mille fois posée à l'intérieur même de la Confédération. L'Etat fédéral est congénitalement faible. Ainsi le veulent les cantons et le peuple. La marge de manœuvre est étroite. Les banques le savent bien, qui écrasent de leur puissance les pouvoirs publics. Sans leur concours volontaire, acquis le plus souvent sous la menace de pressions étrangères, le gouvernement est impuissant. Il n'y a rien que de très normal à ce que des Français pétris de culture étatique en déduisent un double jeu concerté. Premier des premiers ministres de la Ve République, Michel Debré disait de la Suisse qu'elle était «une banque avec une croix rouge comme enseigne». Un zeste d'histoire et un brin de curiosité lui auraient appris que c'est en partie à ses voisins que le petit pays qui n'a pas plus de pétrole que d'idées doit d'être devenu un coffre-fort à portée de main. Les retombées helvétiques d'«affaires» françaises ne prouvent-elles pas que la source de bien des maux n'est pas de ce côté-ci de la façade jurassienne?

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