Qu'attend le Conseil fédéral pour baisser le prix du paquet de cigarettes? Les fidèles de la cibiche repartiraient à la hausse et ce serait tout ça de gagné pour l'assurance vieillesse. Cette question, saugrenue, vient à l'esprit de qui suit le comportement du gouvernement à l'endroit des casinos et kursaals.

Elle aura peut-être échappé à l'attention du lecteur pressé la décision, prise à la sauvette mercredi dernier, d'accorder un rabais fiscal à ceux des casinos qui ne rouleraient pas sur l'or. Le taux de base retenu pour 2004 était de 40% du produit brut des jeux. Ce sera 35% pour les moins florissants de ces établissements. Décision conforme à la loi prévoyant de moduler pendant quatre ans l'impôt en tenant compte de la situation financière des moins favorisés.

Un citoyen quelque peu attentif ferait remarquer que l'Etat est prodigue d'attentions pour un secteur économique aux effets contestés. Dès le mois de novembre de cette année, la modification d'une ordonnance permet en effet aux casinos de seconde ligue d'élargir la palette de leur offre. Ce coup d'épaule devrait aider les sans-grade de la branche à soutenir dans de meilleures conditions la concurrence avec les grands.

L'AVS et les cantons profitent, il est vrai, des gains réalisés autour des tables de jeu et, plus encore, devant les bandits manchots. Ce sont 260 millions de francs qui sont tombés dans leurs caisses pour 2003. Résultats alléchants, donnés comme supérieurs aux prévisions. Par les temps qui claudiquent, aucun grand argentier ne renoncerait de gaieté de cœur à cette manne. Foin des scrupules moraux; «laissez venir à moi les petits cent francs», disait le crocodile de Benjamin Rabier.

Le brave contribuable est néanmoins songeur devant ce qui apparaît comme une singulière inconséquence politique. Alcoolisme et tabagisme sont les cibles d'un implacable combat mené publicité au poing par l'Office fédéral de la santé publique. Le jeu, en revanche, dont les ravages ne sont pas négligeables, semble bénéficier d'une bienveillante mansuétude. Est-il supposé compenser les pertes subies à la suite de la diminution des fumeurs? Les joueurs pathologiques sont en recrudescence depuis la libéralisation de 2000. Les interdits de salles de jeu étaient, en avril dernier, pas moins de 7000. Un bon nombre d'entre eux nécessitent un suivi psychique. C'est autant de perdu pour les assurances sociales. Tout se passe comme si cette dépendance-là était négligeable comparée aux deux autres. Et, pourtant, il suffit d'avoir observé une fois dans sa vie les accros de la roulette et du baccara dans le feu de leur passion pour saisir la force frénétique qui les tient.

Avant d'envisager d'ultérieurs allégements fiscaux, choquants pour les salaires modestes et les petites et moyennes entreprises à la peine, le Conseil fédéral serait bien inspiré d'écouter la voix des adversaires d'une loi qui a créé trop de maisons de jeu dans un pays trop exigu. Tous ne sont pas des exaltés ou des pécheurs repentis.

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