La paix du travail est comme les saints des campagnes italiennes. Invoqués quand la grêle menace moisson ou vendange; oubliés sitôt disparu le noir nuage. Une grève atypique et ô combien instructive à Reconvilier, un mouvement mal emmanché de grogne à La Poste et hop! voilà la statue ressortie, poussiéreuse, de sa niche et promenée dans les champs de l'économie.

La renonciation aux moyens de combat entre partenaires sociaux est apparue dès 1912 dans les conventions collectives de travail. Elle a été canonisée en 1937 dans la métallurgie et l'industrie horlogère. La crise des années 30, l'appréhension face à une guerre déjà perceptible mais, surtout, les retombées en Suisse du Front populaire français conduisirent patrons et syndicalistes de la FOMH à la table des négociations. L'exemple fut suivi et l'obligation de paix relative du travail prit forme légale en 1956.

La volonté commune de laisser au vestiaire la panoplie des armes de la lutte des classes a été diversement reçue. La gauche de la gauche rageait de voir fondre ses rêves d'usines occupées, de cadres pris en otage, de défilés aux accents de l'Internationale le poing levé et le foulard rouge autour du cou. Le patronat s'agaçait d'avoir à perdre du temps en palabres et d'y laisser des pans de ses privilèges féodaux. Les uns et les autres peinent soudain à se rendre à l'évidence: pendant près de cinquante ans, cette paix-là a dispensé ses avantages non seulement aux travailleurs et employeurs mais les a étendus à des branches tels la banque et le tourisme. La Suisse des coffres-forts et des hôtels n'avait pas à déplorer d'être tenue pour un îlot de sérénité, à l'écart des sautes d'humeur à la française.

L'exception helvétique n'a pas promesse d'éternité. Elle exige une attention constante pour être à l'heure aux rendez-vous de la globalisation. Les conditions environnantes mais aussi les acteurs ont changé. Poids de l'actionnariat, obsession des résultats boursiers, délocalisation dévastatrice exercent une pression que certains utilisent sans scrupule. L'ouverture de vastes secteurs publics à une concurrence sans frontières traumatise celles et ceux qui se croyaient à jamais à l'abri des vents du large. La discussion échappe aux gens du terrain: les syndicalistes et leurs interlocuteurs ont les mêmes qualifications universitaires et sont fonctionnaires de leurs organisations professionnelles. La tentation les guette de démontrer jusqu'à l'excès leur efficacité. Harcelés par les micros et les caméras, ils pratiquent sur le bout de doigt l'art d'utiliser les médias.

Vieille dame qui s'est acquis le respect de son entourage, la paix du travail requiert les soins dispensés aux personnes de son âge. Cosmétiques, certes, mais également psychologiques. C'est de femmes et d'hommes qu'il est, en dernière instance, question. Mieux vaut, alors, l'esprit de finesse incarné à l'écran par un François Carrard que l'esprit de géométrie du postier en chef oubliant son score serré du 20 septembre.

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