Insolite, sans doute, mais strictement conforme à la loi. Le retour sur le devant de la scène politique de Ruth Dreifuss, ancienne conseillère fédérale, agite quelques vieux turbans parmi les défenseurs de la 11e révision de l'AVS. Ils lui reprochent même de porter atteinte à une prétendue loyauté qu'elle se devrait d'observer à vie envers la Confédération.

Au nom de quoi les anciens membres du gouvernement de ce pays seraient-ils privés de leur liberté d'expression? Ils sont tenus de respecter la plus grande discrétion sur les délibérations auxquelles ils ont participé au sein du collège des sept. La plupart d'entre eux emportent dans la tombe un petit tas de secrets ravis à la curiosité des historiens. Qu'ils écrivent de leur plume de rares Mémoires ou se confient à un interlocuteur, le lecteur reste sur sa faim. La langue de bois est la seule qui soit commune à tous les Suisses.

Il serait quand même étrange que des personnes ayant assumé de telles responsabilités au faîte de l'Etat soient exclues du débat public. Au contraire de nombre d'intervenants, elles ont une connaissance certaine du dossier. Ayant épuisé le temps des ambitions, elles sont supposées être à l'abri de la démagogie sinon de la flatterie médiatique. Ne vaut-il pas mieux que ces voix se fassent entendre sur la place du village helvétique que derrière les portes capitonnées des conseils d'administration?

Qu'une femme, sollicitée d'entrer au Conseil fédéral quand elle n'en avait pas pris le chemin, donne son avis et rappelle avoir attendu ses 31 ans pour bénéficier de la plénitude de ses droits civiques, gêne évidemment les vendeurs de poudre de perlimpinpin. Comme embarrasse les radicaux la courageuse et lumineuse prise de position sur le «paquet fiscal» de l'un des leurs, l'ancien chancelier de la Confédération, François Couchepin. Et combien sont révélatrices des blocages du système les signatures de Ruth Dreifuss – encore elle – René Felber, Pierre Aubert et, surtout, de Rudolf Friedrich, au pied du «Manifeste pour l'ouverture de négociations d'adhésion à l'Union européenne»! Les accompagnent une flopée d'anciens secrétaires d'Etat, ambassadeurs et hauts fonctionnaires, accomplissant un tardif «outing» d'opinion.

Difficile, dans ces circonstances, de coller à l'aveuglette des étiquettes sur celles et ceux qui diront résolument non à l'un ou l'autre, à l'un et l'autre des trois objets soumis au peuple dans trois semaines. Où sont les immobilistes, les conservateurs, les pouces-pieds accrochés au rocher des acquis? Où se situent les forces du progrès, les chantres du mouvement, les aménageurs d'avenir? Les cartes sont brouillées; le centre divisé. Même l'UDC compte des dissidents. C'est dire. Les sondages sur les intentions de vote aidant, la peur des uns et l'espoir incertain des autres promettent quelques empoignades et dérapages ces jours prochains. L'enjeu est au-delà des techniques et des chiffres. Il est, cette fois, politique. Au plus haut sens du terme.

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