Et si les faucons n'étaient que des charognards? Chacun s'est habitué à donner le nom de cet oiseau de proie de haut vol au clan des va-t-en-guerre étatsuniens. Y a-t-il eu tromperie et s'agirait-il de fouille-cadavres? Quelques indices sont apparus qui autorisent la question.

Dans l'imaginaire, le faucon a ses lettres de noblesse. Elever ce volatile de chasse est considéré comme un art et les contempteurs de la fauconnerie sont tenus pour de vulgaires manants. Il n'y avait donc rien de dépréciatif à appeler faucons des hommes et des femmes de belle stature intellectuelle, attachés au remodelage des relations extérieures de leur pays au lendemain de la guerre froide. Ils partaient de l'idée que l'effondrement de l'empire soviétique faisait de Washington le centre du monde. Tel Atlas courbé sous le poids de la boule terrestre, les présidents américains avaient désormais à porter la responsabilité universelle du maintien de l'ordre. D'un ordre défini, arrêté et mis en application par eux et eux seuls. L'appartenance à des organisations internationales ou l'existence de traités multilatéraux n'étaient supportables que dans la mesure où elles n'étaient pas une entrave à l'exercice de la puissance tutélaire. Le souverain auto-désigné se devait d'avoir les mains libres. Pas question d'un Gulliver ligoté par des Lilliputiens.

Les facéties de l'histoire ont bien servi ces desseins quand George W. Bush est entré dans les conditions que l'on sait à la Maison-Blanche. Les terroristes de Manhattan ont fait le reste. A rôles renversés, les faucons encapuchonnaient le fauconnier. La suite se déroule actuellement sous le regard hébété des téléspectateurs.

Toujours détestable, l'usage de la force comme ultime recours ne peut être exclu. Nombre de celles et ceux qui, aujourd'hui, descendent dans les rues pour y manifester, auraient admis la nécessité d'une prompte expédition punitive contre un Etat sourd aux objurgations des Nations unies. A contrecœur, sans doute, mais dans l'espoir que Saddam Hussein quitte, mort ou vif, la scène. Armés du glaive de la justice, les soldats d'une coalition plus étendue auraient reçu le soutien de larges couches populaires. L'opération était jouable selon une mise en scène des Nations unies.

A la place, Washington offre le spectacle de vautours, affairés autour de l'après-guerre. Alors que la promenade de santé tourne au cauchemar, le public le moins averti découvre les liens financiers et industriels des chantres du «choc» et de «l'effroi». Ces croisés de l'affront du 11 septembre tombent le masque. Ils se ruent sur les contrats; ils se partagent les dépouilles opimes d'un adversaire pas encore à terre. A celui-ci, le béton; à celui-là, le pétrole. Au point qu'un inspirateur de la tuerie ensablée est contraint de quitter une présidence exposée à la suite d'un trop visible «conflit d'intérêts». Le Dieu tant invoqué par un président fébrile serait-il Mammon et les milices vengeresses meurent-elles pour des charognards?

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.