Haro sur la télévision! De cette pelée, de cette galeuse vient tout le mal. Les écrans débitent de la violence, ingurgitée goulûment par des gamins et gamines qui la régurgiteront sur les préaux et dans les rues. A entendre certains, il suffirait de fermer le robinet pour que s'apaise l'universelle castagne.

Le plus papillonnant des zappeurs le constate: rodéos automobiles, colts et mitraillettes crachant le feu, explosions stromboliennes, tortures, cadavres barbouillés au ketchup sont au programme à toutes les heures du jour et de la nuit. L'amour se fait à la hussarde; les femmes n'empruntent pas leur savoir-faire à la princesse de Clèves. En comparaison, les films de guerre sont des comptines.

Si les spectateurs des westerns urbains omniprésents n'étaient que des adolescents, l'audimat ne grimperait pas si haut. Et il ne se trouverait pas des producteurs pour les fabriquer en série et des investisseurs pour y placer leur argent. De l'incivilité courante aux voies de fait, les adultes mènent le bal. Intenter un procès à la jeunesse est un alibi pour bien-pensants. Ce qu'il faut bien voir, c'est que l'écran domestique donne en spectacle aux enfants une image grossie, à peine déformée et nullement caricaturale de l'ensemble de la société.

Le flingueur ganté qui s'empare de dollars en liasses et dézingue tout sur son passage est-il vraiment à des lieues de ces «chiefs executive officers» responsables de licenciements massifs et de déconfitures monstres et qui s'en vont, sans remords et dégoulinant de morgue, couler des jours paisibles grâce à leurs indemnités de départ? Le sadique qui fait mine de violer la poupée siliconée sous les yeux de son petit ami ligoté n'est-il pas le portrait charge des exploiteurs des Européennes de l'Est et des Africaines répandues sur les chaussées des quartiers chauds? Le mufle qui souffle la fumée de son havane au visage de son interlocuteur est un peu le cousin germain de l'importun gueulant dans un téléphone portable au milieu du compartiment silence d'un train. Et l'on en passe.

Les propositions visant à réserver aux heures nocturnes la diffusion de films violents, à en proscrire les bandes annonce et signaler clairement leur nature ne sont pas inutiles. Loin de là. Les témoignages d'enseignants le disent assez: leurs élèves sont imbibés de brutalité obscène. Implanter des bornes autour d'un champ de mines est, cependant, insuffisant. Il y aura toujours des petits curieux et des téméraires pour y aller voir de visu. Le déminage du terrain est un exercice d'une autre dimension. Faire de la télévision le baudet de la fable donne peut-être bonne conscience aux auteurs de volumineux rapports. Chacun sait que les racines de l'insécurité sont multiples. Un système économique vicié au point de produire de l'inégalité comme un pommier des pommes; la politique impuissante à l'endiguer quand elle ne le protège pas; autant de pistes qu'il est moins confortable de suivre que celle menant au seuil des studios.

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