«La Croix-Rouge est le service après-vente d'Oerlikon-Bührle.» Ce trait, bellement assassin, date de la fin des années soixante du siècle passé. La guerre du Biafra ensanglantait le Nigeria. Une nouvelle, selon laquelle des avions transportant des Suisses en mission humanitaire s'étaient trouvés sous le feu de canons de DCA sortis d'usines de la firme zurichoise, avait provoqué un choc. Des empoignades d'idées avaient surgi à propos de la vente, par un Etat arborant sa neutralité comme une rosière sa vertu, d'armes marquées du label de l'arbalète. Plus tard, en 1972, il s'en fallut de peu qu'une initiative populaire proposant l'interdiction presque totale de l'exportation d'armement ne s'imposât. La loi, élaborée pour lui faire pièce, entrait alors en vigueur. Pour le professeur et parlementaire libéral Jean-François Aubert, elle péchait par défaut comme l'initiative le faisait par excès.

L'actualité est-elle sur le point de lui donner raison? Les finasseries juridiques invoquées pour justifier le maintien d'un «courant normal» du commerce des armes à destination des Etats-Unis ne font pas le poids face au vaste mouvement d'indignation qui jette sur le macadam des villes suisses des dizaines de milliers de manifestants de tous âges. Il est grand temps que des politiciens s'en avisent. S'ils n'obtiennent pas dans les meilleurs délais du Conseil fédéral un supplément de cohérence dans son attitude à l'égard de «l'ami américain», les lendemains des tacticiens de la «Suisse sans armée» seront pavés de triomphes. L'épouvantail de la menace soviétique est maintenant remisé au magasin des accessoires. Les mentalités ont changé. La récolte des signatures se ferait en un tournemain. Et le placide porte-parole d'une fabrique d'armes, propriété de la Confédération, interrogé par le Téléjournal la semaine dernière, finirait peut-être par comprendre que le débat se situe au-delà et au-dessus de ses livres de comptes.

Ce qui est ici en cause ce sont «les efforts de la Confédération dans le domaine des relations internationales, notamment en ce qui concerne le respect de la dignité humaine, l'aide humanitaire ou l'aide au développement.» Dans ces cas, fixe la loi, «aucune autorisation d'exportation ne sera délivrée.» Tout est déjà prévu. Il suffirait d'appliquer sans pinailler des dispositions claires.

Qui oserait le nier: l'opiniâtreté de la responsable des Affaires étrangères à mettre l'église du droit international au milieu du village planétaire serait minée par une interprétation laxiste des obligations incombant aux neutres en cas de belligérance? L'intérêt supérieur du pays exige un réexamen de la question. L'amitié que l'establishment helvétique porte aux Etats-Unis devrait être assez exigeante pour refuser de prêter la main à une entreprise qualifiée de troisième guerre mondiale par le cardinal français Etchegaray. Il suffit que des bannières étoilées soient livrées aux flammes. Inutile d'y ajouter des croix, blanche ou rouge, maculées.

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