Une page, une de plus au dossier. La Fédération suisse des communautés israélites tonne contre le Festival de films de Fribourg. Brandissant la menace d'une action en justice, l'organisation faîtière tient la projection de «Jénine… Jénine» pour une incitation à la haine antisémite. Prenant le relais d'un des membres du comité d'honneur de la manifestation, la FSCI avait demandé que le film soit retiré du programme. Il y est inscrit néanmoins parmi les «documentaires en compétition».

Succédant à des pressions en coulisse, cette intervention n'étonne guère. Elle s'inscrit dans le procès d'intention instruit en permanence contre celles et ceux qui ne s'alignent pas indéfectiblement aux côtés de l'Etat hébreu dans la guerre l'opposant au peuple des territoires opprimés. Cette fois-ci, l'objet est une pellicule de 53 minutes. Un cinéaste, Palestinien, donne la parole à des témoins de l'horreur de Jénine. Personne n'attendrait d'eux qu'ils soient impartiaux, sereins et distanciés. Sans avoir encore vu ces images, il est certain qu'elles relèvent d'un parti pris, celui de la souffrance. Cette même souffrance qui inspire les propos les plus enflammés chez les proches de civils israéliens victimes des attentats suicides. Après tout, les survivants d'Oradour-sur-Glane n'ont pas fait l'éloge de la division Das Reich et les pieds-noirs n'ont pas encensé les poseurs de bombes du Front algérien de libération.

Ce qui est, ici, en cause est, au fond, le droit que chaque Suisse a de se faire une opinion. Et, pour y parvenir, de lire, d'entendre et de voir des livres, des articles, des émissions apportant des éclairages contradictoires sur les événements qui abreuvent de sang une terre chargée de signification pour les religions monothéistes. Il ne tenait qu'au gouvernement Sharon de favoriser une enquête internationale, confiée à des personnalités non-partisanes sur ce qui s'est passé à Jénine. Il a manœuvré en sorte que le projet trébuche. Dès lors, du temps, beaucoup de temps passera avant que la vérité éclate sur l'un des épisodes les plus controversés d'un conflit qui n'en manque pas. Force est donc de puiser à diverses sources peu limpides, de balancer entre furieuses accusations des uns et dénégations outrées des autres, de peser au trébuchet la foi à leur accorder.

Aucun Suisse, de quelque confession qu'il soit ou ne soit pas, ne peut accepter cette façon de contester le droit d'entendre l'une et l'autre des versions d'un drame obscur. Pas plus qu'il n'a été donné raison à des chrétiens offusqués par des films blasphématoires, il n'y a lieu de refuser aux spectateurs du Festival de Fribourg un jugement sur pièce. Ce ne sont pas les nombreux juifs qui sont à la pointe des combats pour la liberté d'expression qui approuveraient ces malencontreuses tentatives de censure, entreprises en leur nom. Ils ne sont ni les seuls ni les derniers à déplorer la confusion entretenue à dessein entre antisémitisme et avis critique sur la politique d'Israël.

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