C'est comme Tueur de dames. Le film actuellement projeté dans les salles de cinéma est en dessous de celui de 1955, où Alec Guinness déployait son talent. L'assaut lancé samedi par l'UDC contre Schengen reprend le scénario du succès de 1992 contre l'Espace économique européen.

Mais les temps ont changé. Les goûts du public aussi. Il y a douze ans, deux camps s'affrontaient. Les Européens, qui voyaient dans l'EEE l'antichambre de la Communauté européenne. Les anti-Européens, eux, imaginaient en finir une fois pour toutes avec les chimères, à leurs yeux maudites, de l'adhésion. Ces nains de jardin dessinaient une Suisse à leur dimension, béate comme une vache Milka dans son enclos. A leur tête, un grand acteur: Christoph Blocher. Qualifié de tribun, le Zurichois se façonnait alors une stature nationale. Ses sarcasmes griffaient l'administration fédérale, égratignaient le gouvernement, allant jusqu'à dérider les paysans de montagne.

La tête d'affiche de 1992 est, cette fois, dans la cage du souffleur. Les premiers rôles sont tenus par des seconds couteaux. Mais, surtout, la salle n'est plus chauffée à blanc. La foi de nombre d'Européens a tiédi. Et bien des isolationnistes se sont rendus à l'évidence: «Sonderfall» et «Alleingang» ont perdu de leur attrait. Malgré ses marchandages de boutiquiers, ses sursauts nationalistes, son inquiétante – parce trop rapide – prise de poids et ses langueurs électorales, l'Europe existe. Les souverainetés à l'ancienne sont rabotées. L'industrie, le commerce, la banque redoutent les effets possibles d'un refus de Schengen sur l'ensemble des accords bilatéraux. La reprise tant proclamée a encore petite mine et le moment serait mal choisi d'agacer les plus importants des partenaires commerciaux.

Le débat n'est plus idéologique, comme le pense encore l'Action pour une Suisse indépendante neutre (ASIN). En termes pragmatiques, le milieu des affaires craint qu'une maille filant, le tricot ne se défasse. Face à ce climat changé, l'UDC joue gros. Elle soumet le Conseil fédéral et le Parlement à une pression qui sera bien perçue comme telle et mal ressentie. Elle préjuge des décisions dont elle devine qu'elles ne lui seront pas favorables. Elle mise sur le peuple contre les autorités, sur les ruraux contre les citadins. Or, en un peu plus d'une décennie, non seulement la Suisse s'est urbanisée mais le petit monde agricole voit plus loin que la pointe de sa fourche. Les syndicats, en revanche, ne peuvent ignorer les crispations de militants nullement insensibles aux dangers supposés d'une invasion étrangère, cause prétendue de sous-enchère salariale.

Le national-populisme pratique de vieille date l'art de touiller ces troubles sentiments. Il a pris une longueur d'avance sur ses adversaires formalistes et inorganisés. En témoignent les annonces de l'ASIN, déjà publiées dans la presse. Les producteurs le savent: la grosse artillerie de la communication peut gonfler une médiocre copie au rang de l'original.

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