Ces gens-là n'ont pas de vergogne. Sans aucun scrupule, ils invoquent la paix du travail alors qu'ils ne font pas cas de son esprit. Apposer sur les chantiers des panneaux «Stop! Grève interdite», menacer les grévistes de représailles judiciaires et brandir la menace d'un découpage de la Suisse en tranches de régimes conventionnels inégaux, ce n'est pas sérieux. La dignité d'une association patronale gagnerait à l'abandon de cet attirail guerrier.

La paix du travail, parlons-en. Elle fut consacrée en 1937 par un accord entre le patronat de la métallurgie et de l'horlogerie et son principal interlocuteur syndical. Base de ce pacte: le recours au dialogue et à l'arbitrage; la renonciation à la grève et au lock-out. Ce fut l'aboutissement d'une longue évolution. La crise des années 1930 favorisa cet achèvement. Les séductions du corporatisme et les tentations de la lutte des classes, le Front populaire et la frayeur qu'il inspira aux possédants mirent l'ultime touche à une exemplaire rencontre d'intérêts divergents.

La prospérité helvétique doit beaucoup aux deux hommes qui eurent la lucidité et le courage d'apposer leur signature au bas d'un texte appliquant aux relations sociales les principes fondamentaux de la Confédération helvétique. MM. Dübi et Ilg ont bien mérité de la patrie. Déclencher une grève pour se refaire une musculation qui s'abandonne; y répondre par de venimeuses parades verbales, ce sont autant d'insultes à la mémoire des deux pionniers. Leur œuvre est agencée comme une mécanique de précision. Une paille dans une des composantes peut compromettre le fonctionnement du système et entraîner des conséquences au-delà du secteur de la construction.

Vu de l'extérieur, le conflit a pour origine une dérobade patronale. L'ampleur des concessions consenties pour l'introduction de la retraite à 60 ans a effrayé les petits entrepreneurs quand ils ont pris leur calculette. Ils se regimbent et accusent les gros de vouloir les asphyxier. Ces chamailleries chez l'un des partenaires expliquent sans les justifier des outrances langagières destinées à la galerie médiatique. Quand le bilan de cette première journée de grève sera établi, le terrain, s'il ne devient pas champ de bataille, sera ouvert au traitement honnête des difficultés et à la recherche loyale d'une solution «selon les règles de la bonne foi».

Des patrons y sont acquis, conscients qu'ils ont tout à perdre d'un affrontement; des syndicalistes également bien qu'ils n'aient pas été nourris dès le berceau au lait de Kappel. La «paix du travail» est, au même titre que le fédéralisme respectueux des minorités, la neutralité à géométrie variable et le consensus politique incarné par la «formule magique», une des maîtresses poutres du chalet helvétique. L'ébranler par des comportements irresponsables ne resterait pas sans altération du climat général. Tôt ou tard, partiraient en charpie d'autres morceaux du tissu communautaire. Aujourd'hui, tailler; demain, recoudre.

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