Vols annulés, avions de ligne escortés par des chasseurs, trafic aérien perturbé, passagers soupçonnés en raison d'une homonymie, fouillés et contrôlés comme des malfaiteurs: le FBI a mis en coupe réglée le ciel des Fêtes. Aucun Etat n'a été épargné par les sommations des services américains de sécurité. Les uns ont obtempéré de mauvaise grâce; les autres avaient même devancé les instructions comminatoires. Que Washington fronce le sourcil et la planète se fige au garde-à-vous.

Des fanatiques, nullement fous, fignolent peut-être quelque part des plans meurtriers. C'est de l'ordre du probable. La minutieuse ingéniosité dont ils ont fait preuve un certain 11 septembre laisse prévoir le pire quand ils se remettront à l'ouvrage. Il est à craindre qu'ils frapperont là où ils sont le moins attendus, parfaitement au fait des défauts de la cuirasse.

En attendant, le tout-sécuritaire est légitimé dans le monde occidental. Aucun gouvernement n'oserait, sous peine d'irresponsabilité, ne pas se prémunir contre une menace diffuse, confuse et profuse. Assurer la sécurité de la communauté villageoise, puis urbaine et, enfin, nationale est à l'origine du pouvoir. L'histoire foisonne d'exemples de peuples qui se sont précipités dans les flots de la dictature pour fuir la pluie de l'insécurité. Des dirigeants, se retenant jusqu'ici de dévoiler leurs aspirations à plus d'autorité, saisissent l'occasion d'enlever leur gant de velours. Ils tablent sur des angoisses, répandues à dessein par les services du renseignement et relayées par les médias, pour offrir leurs bras musclés au passant effrayé. Il sera bien tard quand celui-ci écarquillera les yeux devant l'effet de sa trouille. Il aura été pris dans la nasse.

Le terrorisme est en train de réaliser le cauchemar d'Orwell: instaurer le règne de l'universelle surveillance. Conversations écoutées, correspondance interceptée, communications passées au filtre d'invisibles grandes oreilles: des bergers et leurs chiens veillent sur le troupeau. Comparées à ce que l'électronique rend désormais possible, les fiches des chaussettes à clous fédérales étaient des fabliaux.

Traumatisés par ce qu'ils ont vécu, les Etats-Unis tendent leurs filets où viennent, pêle-mêle, se jeter moineaux et oiseaux de proie. Ceux-ci doivent s'attendre au pire; ceux-là auront fort à faire pour faire reconnaître leur innocence. En effet, qui n'est pas aveuglément en faveur de l'empire du Bien appartient à celui du Mal. Il n'y a pas de milieu. L'argumentation rationnelle, la nuance, le sens critique, la distance éveillent le soupçon. Celles et ceux qui reviennent d'outre-Atlantique le disent et s'en effraient: la mode est à l'aligné couvert. Afficher sa différence crée la méfiance.

C'est dire l'importance que revêt l'élection présidentielle américaine de 2004. Que l'homme si étrangement élu en 2000, obtienne, comme il le semble possible, un second mandat et le mal qui ronge, aux Etats-Unis, les libertés fondamentales s'étendra comme une pandémie.

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