«Victime innocente»: tel se qualifie Rocco Buttiglione, renonçant à contrecœur au poste de commissaire européen à la Justice, à la Liberté et à la Sécurité. La maladresse de ses propos avait focalisé sur sa seule personne l'ensemble des réserves du Parlement européen envers la nouvelle Commission du Portugais José Manuel Barroso.

Triomphe de l'homosexualité pécheresse et de l'intégrisme laïc? Cette interprétation ferait de M. Buttiglione le martyr de sa foi catholique romaine. Elle sera sans doute adoptée par les plus obtus de ses coreligionnaires. Bien que l'accent ait été mis avec insistance sur des condamnations simplistes tirées du catéchisme et des considérations désuètes sur le rôle de la famille, l'essentiel était ailleurs.

L'homme que le premier ministre italien entendait envoyer à Bruxelles reconnaissait lui-même être dans son pays un «Mister Nobody». La débâcle de la Démocratie chrétienne péninsulaire l'avait hissé à la tête d'un groupuscule placé sous l'abréviation UDC. Tantôt contre, tantôt derrière Silvio Berlusconi, cette mini-formation politique apportait un appoint apprécié à une majorité sans cesse en voie de recomposition. Récompense neutralisante, le chef du gouvernement avait, en 2001, fait de M. Buttiglione un ministre chargé des Affaires européennes. Celles-ci étaient, en fait, traitées à la présidence du Conseil ou aux Affaires étrangères. Il n'était quand même pas indifférent de pouvoir compter sur un proche du Vatican, réputé pour être sinon l'ami du moins l'un parmi les conseillers du pape.

Cette proximité, bien visible quand était en cause la famille, était moins apparente dans d'autres domaines. Sur l'immigration, par exemple, M. Buttiglione avait avancé que l'on tînt compte, dans la fixation des quotas, du niveau de criminalité, plus bas, selon lui, chez «ceux qui sont catholiques et chrétiens». Lors de la discussion de la Charte des droits fondamentaux, il avait proposé de sortir l'orientation sexuelle du nombre des motifs interdisant la discrimination.

Ces positions étaient connues de tous ceux qui l'avaient côtoyé dans les instances européennes. Convictions légitimes pour un militant catholique, elles ne constituaient pas la meilleure des recommandations pour la fonction qui lui était proposée. La perspective de confier justice et liberté à de telles mains avait de quoi inquiéter les libéraux comme les socialistes. Le nouveau président de la Commission aurait dû s'en aviser au moment de la répartition des portefeuilles. A tout le moins, ses conseillers auraient pu le rendre attentif au tracé idéologique d'un candidat que Silvio Berlusconi n'était pas mécontent d'exiler à Bruxelles.

Le renoncement de M. Buttiglione ne clôt pas le débat sur la composition de la Commission. D'autres commissaires font problème. Le cas de l'Italien ne fera plus écran à d'autres choix discutables. Mais il était primordial de renvoyer auparavant à son prie-Dieu un brave homme de professeur égaré dans la politique.

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