La main, sans doute, tremblait. Qu'importe! Pour la garde rapprochée qui se hâte d'arracher au pape ce qu'elle n'est pas sûre d'obtenir de son successeur, le décret est bel et bien signé: le déjà bienheureux fondateur de l'Opus Dei est sur la voie d'être proclamé saint par l'Eglise catholique romaine.

Si le nombre des béatifications et canonisations n'avait, sous le règne de Jean-Paul II, enflé dans de telles proportions qu'elles en deviennent insignifiantes, il y aurait un vent de polémique dans les sacristies. L'entourage pontifical l'a pressenti en glissant dans le même pack – ou le même sac – le Padre Pio, homme objet de la ferveur populaire, et un Indien du Mexique. Ce pieux saupoudrage a bien réussi avec la promotion simultanée de Pie IX et de Jean XXIII. Celles et ceux qui s'indignaient de l'hommage rendu à l'auteur de l'abrupte encyclique fulminant contre les courants de pensée du XIXe siècle étaient muselés. Rome ne leur offrait-elle pas dans la foulée le Bergamasque qui ouvrit les fenêtres du concile Vatican II? Un coup à droite, un coup à gauche, et silence dans les rangs. On déplorera ensuite que des chrétiens, en masse, se désintéressent de ces byzantinismes et s'apprêtent un frichti religieux à leur convenance individuelle.

L'œuvre connue sous le nom d'Opus Dei mérite mieux que les noirs feuilletons brodés à son sujet. Son objectif, «Sanctifier le travail, se sanctifier dans le travail et sanctifier grâce au travail», est d'une noble élévation. Ses méthodes correspondent aux besoins d'une pastorale collant à la vie actuelle. Ses membres à des titres divers restent «dans le monde», y exerçant leur profession dans l'agitation urbaine. Femmes et hommes, ils entendent vivre leur foi dans toutes ses implications sur un modèle qui n'est pas sans comparaison avec les moines dominicains et franciscains quand ils construisirent leurs couvents au cœur des cités. Cela, qui est indiscutable, s'accomplit dans une pénombre quasi-trotskiste et en marge des «circonscriptions» ecclésiales ordinaires. Jean-Paul II a, en effet, accordé à l'Opus Dei un statut dit de «prélature personnelle» ce qui, en termes militaires, en fait une unité d'élite préparée pour des «tâches spéciales».

Cette discrétion calquée sur celle de la franc-maçonnerie et cette situation presque exceptionnelle au sein de l'Eglise catholique ont focalisé l'attention des observateurs. Certains en sont venus à attribuer à l'Opus Dei une influence occulte sans limites. Ils y ont été encouragés par le rôle joué en Espagne par des personnalités politiques importantes du franquisme déclinant. Ils n'en ont en tout cas pas été découragés par les circonstances du renflouage des finances vaticanes, mises à mal par des aventuriers de peu illustre mémoire. L'Opus a mis la main au gousset et s'est ainsi acquis la reconnaissance du pontife.

C'est pourquoi cette entrée dans la légende dorée laisse perplexe. Elle est, en effet, celle des rois mages davantage que celle des bergers.

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