Pas très à l'aise, les Fribourgeois, quand le sujet Ruth Lüthi vient sur le tapis. Ils seraient évidemment heureux et contents de saluer et de fleurir, sur le quai glacé de leur gare, leur directrice de la Santé et des Affaires sociales, si elle venait à être propulsée aux plus hautes charges exécutives de la Confédération. Ils ne lui adressent, en effet, presque aucun reproche sur la gestion de son département et n'ont qu'à se louer de son affabilité. Jusqu'à ceux d'entre eux qui ont pleuré la suppression d'hôpitaux régionaux et reconnaissent maintenant que son opiniâtreté sur ce front sensible était justifiée bien qu'elle épargnât les deux districts germanophones.

Mais à la question: «Est-elle Romande ou Alémanique», répond un raclement de gorge. Soleuroise, établie à Fribourg depuis une trentaine d'années, Ruth Lüthi appartient au contingent bien fourni d'Alémaniques en passe de devenir aussi, sinon plus Romands que bien des Romands. De langue allemande, son français est souvent hésitant mais au point où en sont nombre de Suisses francophones, il serait outrecuidant de lui en faire le reproche. Bref, avec elle, le Conseil fédéral compterait peut-être une Suisse romande de plus mais en tout cas pas une Alémanique de moins.

Tout baigne dans le conditionnel. Car, à vrai dire, les Chambres fédérales ne semblent pas prêtes à faire une fleur à Fribourg. La clause excluant que deux membres du Conseil fédéral proviennent d'un même canton a certes disparu de la lettre constitutionnelle. Elle subsiste cependant dans l'esprit de nombre de parlementaires. Si une exception venait à se produire, elle ne jouerait pas en faveur d'un club considéré comme étant de ligue B. A force de brailler qu'ils veulent à Berne une femme et une femme de Suisse romande, les socialistes rappellent aux députés qui l'auraient oublié que deux sièges gouvernementaux sont déjà occupés par des Romands, MM. Couchepin et Deiss. Ce dernier, linguistiquement hybride, a été élu pour remplacer, en 1998, un partant latin, Flavio Cotti. La majorité alémanique du parlement, bien avisée de ne pas revendiquer la place libérée par Ruth Dreifuss, pourrait ne pas être insensible à la candidature de l'italophone Pesenti. Elle a fait des études à Zurich et bénéficie de l'hostilité de Franco Cavalli.

Le groupe socialiste des Chambres fédérales est, en dernière analyse, mieux situé qu'un directoire de parti pour faire le départ entre le rêve et la réalité. Faire bon marché de celle-ci conduirait à l'impasse. L'échec, en 1983, de Mme Lilian Uchtenhagen, puis, dix ans après, le happening de l'élection de Ruth Dreifuss sont-ils à ce point oubliés que personne n'ait encore songé à un possible scénario catastrophe? L'UDC s'était accommodée des palinodies équilibristes d'Adolf Ogi. L'indépendance forte et tranquille de Samuel Schmid l'agace et la pousse à flanquer le Bernois indiscipliné d'un blochérien pur jus. Le moment serait mal choisi d'ouvrir par inadvertance une brèche dans le système.

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