Il n'y a pas de petites économies, dit la sagesse populaire. S'inspirant de ce dicton, assureurs et industriels du médicament ont planché «entre experts» sur des propositions visant à contenir l'explosion des frais de santé. Conclusion, sommairement résumée, une personne près de ses sous aurait avantage à être au bord de la tombe ou prématurément invalide. Les autres, atteints de bobos «futiles» ou qui font «peu souffrir», voire d'une maladie grave qu'une bonne hygiène soulagerait, n'ont qu'à mettre la main au porte-monnaie. Soit parce que les remèdes ne sont plus remboursés du tout, soit parce que la participation s'alourdit.

Présenté comme un brouillon à mettre ultérieurement au propre, ce document révélé fin février par un hebdomadaire dominical alémanique soulève quelques questions. N'est-il pas surprenant que les médecins indépendants soient exclus d'un exercice de ce type? Il semblerait qu'ils aient quelque chose à dire en cette matière. Eux seuls sont en mesure de dresser une échelle, toujours aléatoire, des petites misères et des grands maux qui jalonnent une existence humaine. Que des intérêts matériels puissent ne pas être totalement absents de leur avis est possible sinon certain. Mais ils sont mieux qualifiés pour établir un tel classement que des fabricants de cachets, gouttes et sirops, alliés aux brocanteurs des caisses. Ceux-ci comme ceux-là étalent des résultats financiers qui devraient leur interdire de crier «Au feu! La maison brûle». Les implications mercantiles de leur activité projettent une ombre sur le sérieux de leurs travaux et le simplisme de leurs conclusions.

C'est d'autant plus regrettable que le marché du médicament est lui-même en piètre santé. Les effets mortifères collatéraux de produits dûment autorisés ont ébranlé la confiance du public. La révélation de pressions exercées sur les contrôleurs des autorités sanitaires et un lobbysme sans pudeur auprès des parlementaires et de l'administration jettent le soupçon sur une industrie dont les bienfaits sont par ailleurs indéniables. La controverse sur les tarifs appliqués dans les pharmacies suisses comparés à ceux pratiqués dans d'autres pays est loin d'être épuisée. Aux conclusions et études de M. Prix et de la Commission fédérale de la concurrence s'opposent les rapports d'instituts anglais, commandés par la chimie bâloise.

Le péquin peine à se faire une opinion tant la jungle est épaisse. Ses expériences personnelles le portent à croire qu'il est grugé sitôt franchi le seuil d'une officine. Un regard jeté sur les sites informatiques offrant Prozac, Viagra, Mélatonine et autres capsules de bien-être sans ordonnance et à des prix bas le confirme dans cette conviction.

D'où viendra le salut? Pas uniquement, assurément, d'organismes sujets à caution, œuvrant à l'abri des regards indiscrets, se passant du concours des toubibs. Seule une autorité politique qui n'aurait pas peur de déplaire pourrait livrer une conclusion équitable. En a-t-elle le courage?

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