A crier trop fort, et trop tôt peut-être, que le printemps est éclos au Proche – et Moyen-Orient, les chantres d'une politique américaine qui aurait soudainement viré à l'irénisme courent le risque de lendemains désenchanteurs.

La manière, elle, a changé. George W. Bush a mis la pédale douce pour inaugurer son dernier mandat présidentiel. Mais la partition reste la même: pousser les Etats arabes et l'Iran vers la démocratie comme les cow-boys dirigent les troupeaux sauvages vers les enclos. Les élections irakiennes, à l'instar des afghanes, trahissent des aspirations longtemps refoulées; elles sont loin cependant d'être la garantie de profondes mutations. Les Libanais se libèrent de la tutelle syrienne, mais le Hezbollah a fait démonstration de sa capacité mobilisatrice. Damas retirera du Liban ses troupes d'occupation, mais se refuse à en fixer la date. Il y a fort à parier que les Syriens exigent en contrepartie le retour du Golan dans leurs frontières. Quant au conflit israélo-palestinien, ce serait naïveté de prendre la vessie d'une trêve pour la lanterne d'une paix juste et durable. Là, comme partout, le temps menace de défaire ce qui serait fait sans lui.

La Maison-Blanche aurait profit à chauler ses murs. Proviseur universel autoproclamé des droits de l'homme, les Etats-Unis les violent sans façon, à Guantanamo et ailleurs. Hérauts de la guerre contre le terrorisme, ils recourent pour l'éradiquer à des moyens qui l'alimentent. Consacrés maîtres du monde grâce au dieu dollar, ils pratiquent une politique financière et économique aventureuse au point de hanter le sommeil des autorités monétaires. Ils dilapident de la sorte le capital de confiance et d'amitié, accumulé depuis le débarquement sur les plages de Normandie de libérateurs plus que décimés par le feu ennemi.

A preuve, la réserve voire la méfiance qui accueillent l'élargissement de quelques-uns des prisonniers de Guantanamo et l'annonce de l'amélioration du sort de ceux qui restent en détention. Les uns y verront le fruit des démarches patientes, constantes et discrètes entreprises par la Croix-Rouge internationale auprès du plus important de ses contributeurs afin que les Conventions de Genève soient appliquées. D'autres parleront de mesures cosmétiques destinées à l'apaisement des consciences inquiètes à la veille d'une session de la Commission onusienne des droits de l'homme. En expédiant vers des pays où la torture est pratiquée des détenus jamais entendus par des juges, Washington délocaliserait l'arbitraire et mettrait en sous-traitance des procédés cruels, inhumains et dégradants envers des personnes auxquelles est refusé le statut de prisonnier de guerre. La nomination à la tête du Département de la justice de l'auteur de cette dénégation et le choix d'un des plus rudes d'entre les faucons comme ambassadeur aux Nations unies devraient inciter à la vigilance. En avril n'ôte pas un fil, rappelle le dicton. Le printemps n'est-il pas, aussi, la saison des giboulées?

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