Etait-ce très drôle, ou seulement un peu? La Télévision suisse romande a voulu tester la capacité d'humour de quelques députés aux Chambres fédérales. On les voyait et on les entendait réagir à quelques blagues qu'on leur servait. Tels ou tels y allaient des leurs. Aucune n'était, à vrai dire, d'une grande subtilité. Mais, bon, elles suffisaient à faire rire; ce qui fait du bien. Or, un constat sautait aux yeux: à droite, on riait de bon cœur; à gauche, plutôt rire grinçant ou crispation totale. La TV a présenté tout cela au député français UDF Santini, réputé pour son humour, précisément, et ses bons mots. Il a parfaitement analysé les attitudes. Les gens de gauche, très souvent, manquent d'humour car leur inspiration plus doctrinaire et leur position revendicative ne les incitent guère au recul vis-à-vis d'eux-mêmes. A droite, où les choses de l'Etat, donc la politique, ne devraient pas envahir tout l'espace de la vie individuelle et collective, on a plus de recul, de capacité autocritique, voire d'autodérision. La gauche y voit la désinvolture des nantis qui peuvent s'amuser dans leur existence de privilégiés.

Dans une tradition de lutte contre les privilèges, l'attitude sérieuse à tous crins peut se comprendre. Si près de la guillotine, en totale inconscience, la reine Marie-Antoinette s'étourdissait dans un carrousel de futilités élégantes et cyniques. Se dressant contre l'Ancien Régime décati, les rédacteurs de la Déclaration des droits de l'homme n'avaient ni le goût ni le temps d'être de joyeux lurons. Les révolutions sont sérieuses et, généralement, lourdement puritaines. Mais, aujourd'hui, la droite démocratique et libérale n'incarne plus un Ancien Régime de privilèges codifiés. Elle propose largement la progression, l'adaptation des structures et des comportements aux réalités d'un monde globalisé. Le conservatisme d'Etat est passé à gauche. Restent les manières d'être et de se mouvoir dans la vie. Certes, l'humour est sans doute un luxe moins accessible à ceux et celles pour qui l'existence matérielle et psychologique est semée d'embûches.

Or, le rire, l'humour devraient être l'apanage de tous et de chacun. Il n'y a pas incompatibilité avec le sérieux et l'exigence. On peut aimer la légèreté du moment et chercher en profondeur un sens à sa vie. On peut, et on doit, donner tout le sérieux voulu à ses convictions, à leur défense et cultiver la qualité de la vie. Celle-ci se nourrit de l'humour, de la capacité de rire des autres, de son entourage, mais d'abord de soi-même. L'engagement sans recul distille les germes des comportements totalitaires. La désinvolture sans engagement précipite les désintégrations sociales et politiques. L'homme accompli est un, mais complet; c'est-à-dire capable de relier les différents registres où il évolue, sans les réduire à une sonorité unique et monotone. Rire des blagues, des autres et surtout de soi-même, dans une ironie affranchie de méchanceté, c'est rendre l'air salubre, reconnaître les limites de ce que l'on fait et de ce que l'on est, donc assurer le respect des autres, de ce qu'ils sont et croient. Il faut craindre ceux qui n'en sont pas capables. Ils sont dangereux, dès qu'ils ont trop de pouvoir. Cette légèreté, parfois, de la démarche sur les chemins caillouteux de l'existence n'imprime en rien une légèreté de l'être qui serait de l'inconsistance. Humour, recul et engagement: c'est le meilleur mélange démocratique au quotidien et dans la durée.

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