On connaît le don tragique de Cassandre. Son malheur était d'anticiper sur le destin en marche. On ne l'écoutait pas et elle ne pouvait arrêter cette marche inexorable. Troie fut prise et détruite par le fer et le feu.

Les ministres des Finances sont souvent des Cassandre. C'est leur devoir. Leurs collègues et les parlementaires n'ont que trop tendance à multiplier les pressions pour des dépenses accrues. Or, lorsque les déficits se creusent et se suivent durant plusieurs années, c'est une dette qui augmente, un service de la dette qui grève le budget, un report de charges sur les générations futures qui s'accomplit, une ponction, par l'emprunt, sur le marché des capitaux; ce qui a de mauvaises incidences économiques. Ce n'est vraiment pas bien. Il est donc responsable pour un ministre des Finances de mettre en garde, de prier afin que l'on ménage l'avenir.

Evidemment, se pose le problème de la crédibilité. Cassandre voyait l'avenir. Le ministre des Finances ne peut que le supposer, en consultant les données dont il dispose. Or, l'évolution économique, si elle a des raisons logiques, n'en a pas moins des allures capricieuses. En l'occurrence, la reprise, génératrice de rentrées fiscales, a été plus rapide et plus ample que prévu. Du coup, Kaspar Villiger n'a pas très bonne mine. Et les observateurs, toujours charitables, lui montrent presque la porte de sortie. Il faut répondre que mieux vaut être trop pessimiste que dangereusement euphorique. Toutefois, une erreur d'appréciation de l'ordre de 6 milliards, c'est beaucoup. C'est politiquement embarrassant. Il est certain qu'il importe d'envisager un effort technique, scientifique afin que les prévisions budgétaires s'écartent moins des comptes ultérieurs correspondants. Cela étant, devant l'heureuse surprise, vient la question: que faire de cet excédent?

En fait, la sagesse commanderait toujours une politique anticyclique. Il faudrait cultiver des réserves en périodes favorables, afin que l'Etat puisse injecter de l'argent en périodes de récession; moyen de contribuer à une relance. Mais une telle politique ne pourrait être conduite que dans une république de philosophes entourés d'économistes avisés. Elle est quasiment inapplicable en démocratie. La tentation est immense, avec un excédent au compte, de dépenser davantage; dépenses souvent inscrites, ensuite, dans le granit de la loi. C'est pourquoi, devant ce retournement financier, la sagesse relative serait de saisir une occasion.

Oui, ce serait l'occasion de diminuer le poids de la fiscalité sur les particuliers et les entreprises. On devrait examiner le fait que la quote-part de l'Etat dans le produit national brut ne cesse d'augmenter, contrairement à ce que l'on entend dire à propos de privatisations spectaculaires. L'Etat demeure très interventionniste, sans nul doute au-delà du nécessaire et de l'utile. La Suisse affiche encore une charge fiscale comparativement favorable. Mais la différence, en comparaison internationale, s'est beaucoup amenuisée. Ce serait l'occasion de retrouver cet avantage économique, porteur à terme de recettes fiscales. Bref, tout étant considéré, dont une part affectée à une diminution de la dette, l'erreur de Cassandre-Villiger devrait inciter à une baisse d'impôts: singulièrement de l'impôt fédéral direct. Ce serait normal, intelligent, bien plus équitable, efficace et responsable qu'une augmentation-réflexe de dépenses hypothéquant l'avenir.

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