Il y a des gens qui ont envie d'être riches; ou qui sont particulièrement contents de l'être. Il y a des gens, les plus sages, qui ont envie de profiter des agréments de l'existence sans trop avoir à compter; et qui sont parfaitement indifférents au surcroît de richesse de quelques-uns, pourvu que ces derniers contribuent visiblement à la prospérité commune et à nourrir le tissu de solidarité en faveur des plus fragiles. Mais l'âme humaine n'est pas simple. Les plus riches ont un double devoir: celui d'assumer leur part de solidarité et celui, plus subtil, d'éviter une ostentation provocatrice. Il ne faut pas trop en jeter devant le citoyen moyen.

On peut dire que, dans l'ensemble, les riches de ce pays ne s'en tirent moralement pas trop mal. C'est d'ailleurs une disposition d'esprit ancienne, à cultiver. Sous l'ancien régime, leurs excellences de Berne interdisaient le passage en ville d'attelage à trop de chevaux; afin de ne pas provoquer. Une référence que pourraient méditer tels rejetons de la jet-set qui claquent des billets avec une juvénile arrogance. L'observation, ici, est marginale.

Bien sûr, il faut une maturité psychologique et politique, en démocratie, pour résister à l'idéologie égalitaire prétendument vertueuse. Il en faut pour considérer, par exemple, que 11% des contribuables rapportent les deux tiers d'un impôt fédéral direct très progressif; tranche de la population qui ramène, en outre, plusieurs milliards d'impôts cantonaux sur la fortune. Il en faut aussi pour comprendre que cette richesse a un effet multiplicateur de développement économique et d'emploi. Dès lors, toute la question tient en une équation claire mais délicate: comment trouver un équilibre adéquat entre une solidarité requise des riches et une modération équitable, respectueuse de la réussite individuelle qui les incite à jouer leur rôle économique? L'équation est évidemment bousculée si, à la richesse croissante de quelques-uns répond une précarisation aggravée du plus grand nombre.

Or, tel n'est pas le cas en Suisse. On peut vraiment conclure que suivre des critères de réalisme et d'équité a été bien plus bénéfique que la poursuite d'une obsession égalitaire aux relents punitifs.

Pourquoi cette digression? Parce qu'elle correspond à la toile de fond qui sous-tend les débats fiscaux. On s'en est aperçu lors du récent débat parlementaire au sujet d'une initiative populaire. Celle-ci vise à taxer les gains en capitaux que réalisent les particuliers. Laissons de côté plusieurs effets pervers attendus: bureaucratie, application très difficile, fuite des gros capitaux, péjoration d'un petit capital en faveur des PME, rendement prévisible dérisoire en fin de compte et autres autogoals. Envisageons plutôt l'entier de la fiscalité helvétique et la quote-part fiscale de l'Etat sur le Produit intérieur brut. Cette proportion est encore favorable en comparaison internationale, ce qui a été l'un de nos atouts économiques. Mais, depuis dix ans, la charge fiscale suisse monte plus que les autres et l'avantage économique comparatif diminue.

Alors, que voulons-nous, au juste? Nous devrions vouloir un pays prospère, une société où la solidarité soit ressentie positivement et non comme une spoliation. Il nous faut une cohésion où la richesse ne soit perçue ni comme une vertu ni comme une tare mais comme un élément maîtrisé d'une stimulation générale favorable à tous.

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