Ce pourrait être qu'une anecdote si elle n'était pas révélatrice d'une mentalité, plus grave qu'il n'y paraît. La conseillère fédérale Ruth Metzler s'est fait tancer, au travers de citoyens lecteurs attisés par une presse populaire alémanique. Sa «faute»: utiliser l'hélicoptère du Conseil fédéral le vendredi soir pour rentrer chez elle, en Appenzell Rhodes- Intérieures, et pour le retour à Berne. Interrogés, quelques parlementaires ont émis des avis généralement compréhensifs. Mais pas tous. Tel député écologiste se déclare rigoureusement attaché à une séparation totale entre l'activité de fonction et l'activité privée. C'est ce qu'on appelle l'esprit de géométrie.

Le département de Mme Metzler a très bien répondu. Il n'y a pas de liaison routière ou ferroviaire facile entre Berne et le demi-canton d'Appenzell. Grâce à l'hélicoptère, la ministre de la Justice gagne du temps de travail (seize heures par jour) et du temps de ressourcement chez elle, auprès de son mari et dans son cadre. Elle n'en emporte pas moins encore des dossiers. L'explication est évidente. La conseillère fédérale a eu raison de dire qu'elle n'envisageait pas de renoncer à ce mode de transport rapide. Sans doute, chaque trajet de l'hélicoptère gouvernemental entraîne-t-il un coût public. Mais l'efficacité, le gain de temps, l'avantage quant au meilleur équilibre personnel d'une jeune ministre sont d'un autre rapport. Il n'y a vraiment pas d'abus, encore moins de scandale.

Certes, la Suisse offre un contraste saisissant en regard d'autres pays démocratiques, comme la France, par exemple. Les privilèges de la fonction politique y sont parfois considérables. Aux yeux de la plupart des Suisses, c'est choquant. D'ailleurs, en France, on commence à s'en émouvoir. Nous n'allons donc pas regretter la simplicité helvétique. Il est bon de savoir qu'un conseiller fédéral se promène chez lui comme n'importe quel citoyen. Et personne n'a envie de le voir se déplacer en grande pompe, mobiliser indûment des agents de sécurité pour garder jusqu'à une maison de vacances le plus souvent inoccupée.

Toutefois, le sens aigu de la simplicité, de l'égalité ne devrait pas aller jusqu'à la mesquinerie ni à l'étroitesse d'esprit. Nos conseillers fédéraux et nos conseillers d'Etat travaillent pour la collectivité. Ils n'ont pas à s'en glorifier mais il doivent bénéficier de conditions les aidant à assumer leur engagement: notamment par des moyens leur faisant gagner du temps et leur ménageant des plages de récupération. Les hauts responsables de l'économie et de la finance ont ces avantages. En deçà d'un certain niveau, la contrainte de la simplicité est une manière de dévaloriser la politique.

On peut étendre la réflexion à propos des députés. Il ne saurait être question de leur octroyer des avantages équivalents à ceux dont bénéficient leurs collègues étrangers. Il est compréhensible qu'on tienne encore à garder un système de milice les obligeant à conserver, quelquefois difficilement, d'autres activités. Ils devraient, d'autant plus, obtenir des supports, des aides, des facilités les rendant plus efficaces dans leur activité parlementaire. Il y aurait ponction sur le budget public mais l'exercice démocratique aurait tout à y gagner.

On attend de ceux qui entrent en politique un esprit de service et non une quête de privilèges. Mais, afin de bien servir, il importe d'en avoir les conditions propices. Avec son hélicoptère, l'Appenzelloise moderne qu'est Ruth Metzler remet l'église au milieu du village.

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