Durant les vacances d'été, La Poste aura assumé son rôle: celui d'acheminer vers les conseillers fédéraux et les députés un nombre considérable de cartes personnalisées avec le même texte. C'est une demande instante de régulariser la situation des quelque 150 000 personnes résidant en Suisse sans papiers. Il y est question d'un fait maintenant connu de tous et de l'hypocrisie générale à faire comme si de rien n'était. La gauche, notamment la présidente du parti socialiste suisse, emboîte le pas, tandis que les partis de droite ne l'entendent pas de cette oreille. De tout cela, il sera évidemment question au parlement, lequel avait été bien agité, en juin dernier, par les aveux d'un conseiller national vaudois, UDC de surcroît, qui déclara sans gêne qu'il employait dans sa ferme des travailleurs au noir.

Régulariser donc, d'un coup, d'un seul, ou non? Il peut arriver qu'un geste politique spectaculaire, mettant le droit et la sanction provisoirement entre parenthèses, ait vertu d'assainissement. En plus de l'intérêt que l'Etat peut y trouver, c'est le cas d'une amnistie fiscale. Toutefois, en l'occurrence, le danger est grand qu'il ne puisse s'agir de remettre les compteurs à zéro; mais que cela donne, au contraire, un mauvais signe à des employeurs profiteurs et à tous les immigrants potentiels désireux de tenter leur chance en Suisse. Le danger est grand aussi que cela ne provoque une nouvelle poussée xénophobe. C'est dire que la marge de manœuvre du gouvernement et du parlement est étroite.

Il faut admettre que nombre d'employeurs concernés font appel à ces clandestins parce que c'est plus avantageux; alors qu'ils pourraient employer légalement des étrangers à des conditions normales. Il n'y a aucune raison de favoriser ceux-là. D'ailleurs, on irait à l'encontre de l'accord avec l'UE sur la libre circulation des personnes. Mais il faut aussi reconnaître ce qui est. Un exemple: des femmes exerçant une activité économique tout en ayant des enfants ont besoin d'une aide ménagère. Souvent, elles ne la trouvent que hors du cadre légal. Et puis, il y a des professions aux activités de pointe saisonnière. En claire, il y les abus et les entorses compréhensibles. Mais les nombreux auteurs des premiers aiment faire croire aux secondes.

Un autre aspect tient aux requérants d'asile. Là encore, il s'agit d'avoir une ligne claire et de faire respecter les décisions de renvoi; quitte à en différer l'exécution dans des cas précis, particuliers, examinés de près.

On ne doit pas cautionner l'illégalité d'une manière qui serait inévitablement une invitation à la danse. Il faut résorber peu à peu ce marché gris en agissant avec une fermeté nuancée. Il faut élargir, sans faire peur, les possibilités d'engager des travailleurs étrangers; en rétablissant peut-être des permis saisonniers de courte durée pour quelques activités en manque. Bref, il faut naviguer au plus près, en tenant à la loi, en sachant qu'elle ne sera jamais respectée totalement (il y faudrait un détestable état policier), mais en articulant un ensemble de mesures de contrôle et d'assouplissement qui ménage le moins possible d'hypocrisie nécessaire. C'est la seule voie qui paraisse acceptable et réaliste. La politique, dans une société démocratique, est souvent l'art de trouver la bonne distance entre le principe et son application.

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