On n'attend pas du Conseil fédéral qu'il réagisse chaque fois que se passe un événement spectaculaire ou même tragique dans le monde. Il ne ferait que cela. En outre, il est normal qu'un petit Etat neutre garde quelque réserve. Toutefois, la Suisse est, sans doute un peu plus que d'autres, porteuse de certaines valeurs. Il y a la démocratie mais aussi les grands principes du Droit international. Bref, en un mot, elle n'accepte pas le banditisme d'Etat et ne saurait en banaliser les exemples.

Or, n'en déplaise à la Turquie, l'enlèvement brutal du chef kurde Öcalan, dans un pays africain souverain et à la barbe d'une ambassade grecque, est un exemple de banditisme d'Etat. Le propos, ici, n'est pas d'analyser le sort historique des Kurdes, répartis et malmenés entre plusieurs Etats limitrophes, après une vie éphémère d'un Etat Kurde abandonné par les puissances aussitôt que mis en vie. Relevons simplement que le coup des Turcs sur Öcalan pourrait être une sorte d'autogoal. Jusqu'ici, bien des gens ne connaissaient pas ou connaissaient mal le problème kurde. Depuis le rapt, il est presque impossible d'échapper à un cours d'histoire au sujet de ce peuple sans identité reconnue. Et puis, il y a toutes les violences en chaîne provoquées par cet enlèvement, sans parler des menaces, à cet égard, qui planent un peu partout dans le monde, y compris en Suisse.

Cela n'indique pas qu'Öcalan soit un enfant de chœur. Quant au PKK, il compte des gens très dangereux. On est bel et bien dans le champ miné du terrorisme. L'Allemagne a interdit le PKK sur son sol, sans conjurer pour autant les risques. La Suisse le tient en haute surveillance; et c'est indispensable. Mais si les Etats doivent lutter avec vigueur contre les terroristes, la morale internationale s'affaisse lorsqu'ils se mettent à leur ressembler, par leurs méthodes et leur cynisme.

Certes, il y a eu des cas célèbres d'enlèvement par des services secrets. Le plus célèbre fut, peut être, l'enlèvement d'Eichmann par le Mossad: prélude au jugement et à l'exécution de cet exécutant sans conscience de l'Holocauste. Qui, à l'époque, n'a pas applaudi à l'exploit et salué l'épilogue? Il est cependant permis de dire que, même là, une procédure d'extradition, pour autant qu'elle se fût avérée possible, eût été préférable. A cet égard, le cas Barbie a été meilleur pour la solidité du Droit international.

Il ne s'agit pas d'une position théorique qui ignorerait naïvement les réalités et les nécessités. Le respect des règles de Droit international par les Etats est, à terme, une garantie de sécurité collective. Entre ce respect et l'action efficace à mener contre le terrorisme, il y a un équilibre à trouver. Mais il faut aussi garder à l'esprit que, le plus souvent, les violences terroristes résultent d'un problème lancinant qui n'a pas trouvé une solution politique adéquate.

La Suisse est engagée dans des actions pour la paix et la prévention des conflits. Elle a assumé la présidence de l'OSCE en pleine crise bosniaque. Vu ce qu'elle est, il lui appartient, en effet, de concourir aux efforts internationaux tendant à ce que l'on reconnaisse l'identité des minorités et que l'on encourage leur intégration politique sur cette base. En somme, pour la Suisse, deux lignes de conduite s'imposent, en cohérence l'une avec l'autre; disponibilité politique et fermeté quant au respect du Droit. En l'occurrence, ces deux lignes fortes n'ont pas été affirmées à Berne avec suffisamment de netteté.

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