Il y a de vieilles affinités historiques entre la Suisse et les Etats-Unis. Des personnalités issues du corps helvétique ont contribué à la création de la grande démocratie d'outre-Atlantique. L'idée fédéraliste devait s'imbriquer dans un Etat moderne. C'est la Constitution américaine qui a inspiré la nôtre, celle de 1848 dont nous fêtons le 150e anniversaire. La Suisse moderne sortit d'une guerre civile bien peu sanglante mais qui exprimait un choix interne des cultures. Les Etats-Unis allaient connaître une guerre civile autrement plus terrible. Mais, depuis, le petit pays comme la grande nation ont illustré particulièrement la concordance du fédéralisme et de la démocratie. Ne dirait-on pas des jumeaux dont l'un serait en réduction par rapport à l'autre mais dont on reconnaîtrait la parenté au premier coup d'œil?

En fait, les dissemblances sont aussi frappantes que les ressemblances. Si la Suisse connaît une forte population étrangère, elle ne présente pas le visage d'une Amérique démographiquement construite sur les arrivées considérables et successives d'immigrés, ainsi que sur la traite des Noirs. Surtout, le XXe siècle a vu l'affirmation des Etats-Unis comme première puissance mondiale; tandis que la Suisse, atteignant certes un haut degré de prospérité, s'est confirmée comme un petit Etat sans ambition mais très attaché aux règles du droit international. Forcément, la grande puissance mondiale est tombée dans le travers d'imposer ses critères au monde. Son fédéralisme permet aussi des choses étranges du point de vue helvétique. Imagine-t-on le canton de Genève, ministre des Finances en tête, s'entendre avec les cantons de Vaud de Bâle et de Zurich, par exemple, pour décréter un boycott sur leur territoire de trois grandes banques américaines? Les imagine-t-on, par ailleurs, rétablir pour leur compte la peine de mort? D'une manière générale, c'est le fonctionnement de la justice américaine et le comportement des plaideurs qui laisse perplexe.

Ce fossé culturel se révèle brutalement dans l'affaire dite des «fonds juifs et de l'or nazi». Et, quel que soit le désir que l'on ait de mettre fin à tout ce contentieux, on peut craindre que ce soit difficile. Il est dans la culture et la mentalité américaine –où se meuvent comme des poissons dans l'eau les avocats de plaignants juifs et le Congrès juif mondial – de se battre pour un accord global incluant tout et tous. On demande le maximum, on négocie, on conclut un accord résultant d'une épreuve de force, enregistré ensuite par le droit.

En l'occurrence, les grandes banques suisses ont décidé de jouer le jeu. Mais, du point de vue américain, on devrait avoir du côté suisse, comme partenaires associés, des compagnies d'assurance, d'autres entreprises, la Banque nationale et le Conseil fédéral lui-même au nom du pays. Or, le Parlement helvétique a déjà voulu se dissocier de la Banque nationale pour le versement de cette dernière au fonds en faveur des victimes de l'Holocauste. Pourrait-on le voir, par gain de paix, accepter d'inclure le pays, donc le peuple suisse, dans un accord conclu par les banques suisses; et qui plus est, au moyen d'une contribution publique qui nécessiterait une base légale susceptible de référendum? Le Conseil fédéral semble déterminé à exclure cela.

Autrement dit, dans ce dossier, les faux jumeaux continuent de se regarder avec effarement. Et, dans cette confrontation, on est évidemment bien loin d'une réflexion recueillie sur l'Holocauste. C'est le paradoxe un peu désolant.

* Journaliste.

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