La mauvaise besogne est presque achevée. A moins d'un retournement du Conseil des Etats, une révision du Code civil sur le nom de famille devrait voir bientôt le jour. Nom de famille, façon de parler? Car il n'y en aura parfois plus. Et dire que tout a commencé par une préoccupation d'être en conformité avec une convention du Conseil de l'Europe sur l'égalité entre hommes et femmes. Naturellement, la Suisse en rajoute. Ce n'est plus d'égalité dans le couple qu'il va s'agir, mais de cohabitation possible de deux individualités farouchement distinctes et peu désireuses, au moment de se marier, d'avoir un nom de famille, ni d'en fixer un pour l'éventuel enfant à venir. Car chacun pourra légalement garder son propre nom.

Certes, un nom de famille, l'un ou l'autre, pourra être choisi, voire le double nom. Mais dans un couple qui aura fait l'apprentissage, dès le début, de l'individualisme, chacun gardant son nom exclusif, on peut imaginer une tension pour choisir, après la naissance, celui de l'enfant. Il pourrait demeurer sans nom durant des semaines. A la fin, l'autorité publique aurait à trancher. Beau programme.

Il y a des changements qui s'imposent. Il y en a d'autres qui ne répondent qu'au politiquement correct. Le père n'avait déjà, lors de la naissance des enfants, que le nom à léguer; tandis que la mère affichait ce lien charnel de la maternité. Il est amusant d'entendre des psychologues on ne peut plus actuels craindre une aggravation de la distance du père dans le triangle. Il n'y avait pas que du conformisme ou la marque d'une prééminence masculine dans le système établi de filiation paternelle. Et puis, avec ses défauts, la législation était claire. Elle indiquait à tous le chemin à suivre pour retrouver d'où l'on venait, à quelle généalogie on se rattachait. Désormais, tout sera plus compliqué. On y renoncera plus souvent. Les gens sauront donc un peu moins ce qui les a amenés à la vie, au fil du temps; qui ils sont et où ils vont.

Oui, cette histoire du nom est plus grave qu'il n'y paraît. Sans dramatiser, bien sûr, disons que cela va dans le sens d'une certaine déstabilisation, d'une certaine confusion des repères. On veut privilégier l'identité individuelle au détriment de l'identité familiale. Parions sur la floraison des analyses psychologiques qui viendront, trop tard, expliquer les effets pervers.

Au Conseil national, une perche a été tendue: obliger ceux qui se marient à choisir, à fixer un nom de famille. C'eût été exclure les noms légaux séparés. Ce nom de famille aurait été le nom annoncé du futur enfant. Le choix aurait été ouvert, sur base d'égalité de chances: le nom du mari ou de la femme. Eh bien, une majorité du Conseil national n'a pas saisi la perche. Il ne reste plus qu'un petit espoir au Conseil des Etats.

Et après, sinon? Quand on y pense, que de sujets sur lesquels le peuple vote. Ils ne sont pas tous de grande portée pour la vie en société. Ce sujet-là est, lui, d'une grande portée. C'est un vrai changement dans la manière de voir les choses. Le Parlement en aura, sans aucun doute, minimisé l'importance. N'est-ce pas un sujet qui mériterait d'être débattu largement devant le peuple? Ne conviendrait-il pas de tester mieux les réflexions et les sensibilités à propos d'une révision qui va concerner tout le monde? Pour tout dire, un référendum se justifierait amplement. Et, si une majorité du peuple se prononçait pour ce changement, au moins n'aurait-il pas été pris par surprise.

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