L'incident diplomatique qui a eu lieu lors de la visite du président chinois est révélateur d'une dualité. Dans ses explications devant les parlementaires de la Commission des affaires extérieures, la présidente de la Confédération l'a, d'ailleurs, reconnu. Il s'agit d'un acte fort d'une politique étrangère. Tout doit être fait pour que ces visites se déroulent bien, en sécurité, avec les honneurs et les égards dus à l'invité, dans une ambiance cordiale permettant de faire avancer dossiers économiques et politiques. Ne revenons pas sur l'amateurisme et l'absence d'une coordination administrative et policière. Le Conseil fédéral a pris conscience des lacunes et semble vouloir prendre des mesures. Mais il y a davantage que l'organisation. Il s'agit de savoir ce que l'on veut exactement et si l'on peut tout vouloir en même temps.

La gauche pense que oui et salue la volonté de Ruth Dreifuss à cette occasion. Il fallait recevoir le premier Chinois; mais il fallait donner également aux protestataires la possibilité de manifester d'une façon qui ne puisse être ignorée par l'illustre visiteur. Il devait admettre la culture politique de notre pays. Concilier la raison et le cœur, en quelque sorte. Pourtant, après l'incident et l'ayant vécu dans sa responsabilité présidentielle, Ruth Dreifuss s'est demandé honnêtement si une telle dualité d'attitude était maîtrisable; sa réponse, en cas de trop grand doute, étant qu'il valait mieux renoncer à une invitation.

On a dit que l'incident risquait de retarder le développement d'échanges financiers et commerciaux entre les deux pays. Pascal Couchepin en jugera de plus près lors de son voyage en Chine en automne prochain. La gauche se rit de cette crainte et rassure, un peu ironiquement, le monde économique. D'après elle, la froide logique des intérêts réciproques se développerait hors du champ des émotions politiques. Argument de plus afin que la politique marque ses propres accents en toute indépendance. Or, il y a fort à parier que dans l'esprit chinois les choses ne sont pas séparées ainsi. En effet, c'est nettement plus compliqué.

Aujourd'hui, on parle beaucoup des échanges entre la Suisse et l'Afrique du Sud au temps de l'apartheid. Or, en dépit des sanctions décrétées, les pays censés les appliquer n'ont pas empêché, dans les faits, l'augmentation des échanges, ce que ne regrette pas forcément, aujourd'hui, le régime du président Mandela. Toutefois, la pression internationale a joué indubitablement son rôle dans le changement. Intérêt à court terme, vision à plus long terme, réalisme froid trempé d'idéalisme: tout se contrarie et s'entremêle à la fois. Autre exemple. Croyons-nous que les frappes de l'OTAN étaient dues seulement à une préoccupation pour les droits de l'homme et à un élan humanitaire? Evidemment non, tant il est vrai que l'instabilité dans la région menace une sécurité européenne générale à l'ombre d'une pax americana. Et l'angle de vue économique n'est pas absent.

Pour en revenir aux droits de l'homme, les autorités d'un pays démocratique ne peuvent oublier l'attente de leurs opinions quant à la défense des valeurs. Mais, là aussi, si tout se rejoint plus ou moins, tout ne peut être assumé et démontré dans une franche simultanéité et une rusticité spontanée. Il ne peut, en somme, y avoir une dualité de l'instantané. C'est bien pourquoi, dans sa conception, sa conduite et sa maîtrise, la politique étrangère suisse, surtout à l'échelon gouvernemental, doit devenir plus professionnelle.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.