La semaine dernière, les délégations parlementaires de la francophonie pour la région Europe se sont réunies au Val d'Aoste. Une région dans laquelle le français serait resté mieux implanté si une génération entière n'avait pas subi le régime de Mussolini; lequel faisait la chasse aux particularismes. Le français n'en est pas moins, aujourd'hui, l'une des deux langues officielles de cette région qui jouit d'un statut d'autonomie large et profitable. L'intéressant fut aussi, lors de l'adoption des résolutions, une correction de textes émanant de la délégation française qui se référaient trop à des critères de régionalisation propres à la France; mais non applicables tels quels à la Belgique ou à la Suisse, par exemple. Enfin, comment ne pas avoir placé cette réunion dans une réflexion sur la vocation et le rôle de la francophonie en regard du poids du monde anglo-saxon? Tout le monde parlait, bien sûr, de l'élection présidentielle américaine.

La France est évidemment à la base de l'idée de francophonie. Le danger venait de son histoire propre et de l'idée qu'elle se faisait de son rayonnement politique; donc du risque d'instrumentaliser les institutions et les réunions des pays francophones pour servir sa politique étrangère. Le risque n'est pas éliminé. Il s'est, toutefois atténué. Aujourd'hui, c'est plutôt un élargissement rapide du cercle de cette francophonie, jusqu'à des pays où la langue française n'est qu'une référence culturelle pour une élite, mais non une langue vraiment utilisée.

Il y a danger de dilution, de rassemblement sans identification suffisante.

Mais ce rassemblement doit se voir, notamment, par rapport au monde anglo-saxon et à la domination politique, économique, culturelle qu'il ne cesse d'étendre. Le rôle historique de la France, dans ce contexte, tend à s'inverser. Elle était l'exemple du messianisme centralisateur, porté par la Révolution française, le souvenir de son épopée napoléonienne, jamais très bien réévaluée quant à ses effets gravement négatifs, puis son action coloniale. N'ayant plus les moyens de ses rêves anciens, la France peut devenir chef de file des pays se réclamant d'une diversité de culture, de pensée, d'approche politique, tout en se référant à des valeurs communes de civilisation.

A cet égard, la position française dans l'affaire irakienne ou devant la tragédie du Proche-Orient est illustrative. Son rôle historiquement paradoxal d'avocate de la diversité sera d'autant mieux tenu qu'elle jouera bien cette carte dans l'organisation fédéraliste d'une Europe élargie. Entre la prédominance d'une langue, sa mondialisation culturellement réductrice, mais évidemment pratique, utile, et une emprise économique autant que politique, il y a un lien étroit. Lutter, avec la francophonie, pour la diversité culturelle, contre le nivellement anglophone, c'est aussi lutter contre une hégémonie politique anglo-saxonne sans contrôle, pouvant mener à des chocs terribles de civilisation. Vue de loin, cette idée de francophonie a un petit côté folklorique, Vue de plus près, elle mérite l'attention et l'espoir qui s'y greffe.

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