Tout récemment, un journal interrogeait des personnes plus ou moins connues en Suisse romande: «Pensez-vous que la guerre en Irak est certaine, probable, possible?» Ah, si l'on pouvait deviner l'avenir. Encore que les meilleurs devins, depuis toujours, adoptent la précaution du langage flou. On connaît la prédiction faite à Crésus, roi de Lydie, qui voulait attaquer la Perse: «Un grand empire périra.» Interprétant cette réponse selon son désir, Crésus attaqua; cela le perdit, et son royaume avec lui. Le président Bush consulte-t-il une voyante? Ce n'est pas impossible. On a dit que le président Mitterrand… Peut-être, en tout cas, lui avait-on dit qu'il ne mourrait pas trop vite de son cancer et qu'il pouvait s'accrocher au pouvoir; ce qu'il fit, puis il mourut très peu après l'expiration de son mandat. Mais cela ne concernait plus que lui. Tandis que la politique américaine nous concerne tous. Et c'est inquiétant.

L'interrogation du journaliste participe de cette ambiance dangereusement surréaliste. Guerre certaine, probable, ou seulement possible. Les paris sont ouverts. Or, il s'agit de crier qu'elle ne doit pas avoir lieu, que ce serait intolérable. Il est effrayant d'être ainsi comme des passants désabusés qui se demanderaient si la pluie va tomber. Devant la dérive anglo-saxonne, on ne se demande donc plus si une guerre éventuelle serait justifiée ou scandaleuse; seulement si elle surviendra ou pas. Il y a une banalisation des termes du débat. Les consciences sont anesthésiées. Les repères politiques fondamentaux sont brouillés.

Il faut savoir gré au pape d'avoir dit clairement que la notion de guerre préventive était inacceptable. Et d'abord, afin de prévenir quoi? L'utilisation, un jour, d'armes de destruction massive que le régime aurait réussi à cacher aux inspecteurs? Faudrait-il exclure à tout jamais leur utilisation? En d'autres temps, au temps de la guerre de Corée, un président américain avait empêché son général en chef belliqueux de déclencher une attaque nucléaire préventive contre la Chine. Or, voici que la Corée du Nord joue à l'escalade nucléaire; au grand désarroi de l'administration américaine. Et puis, parmi les autres puissances actuellement nucléaires, n'y en a-t-il pas dont on se demande si elles sauront toujours se retenir de l'utiliser? Quant aux armes bactériologiques ou chimiques en mains terroristes…

Non, tout cela ne tient pas la route. Les Américains, qui ont voulu tracer les contours du bien et du mal, sont en train de mettre, là-dessus, une terrible confusion. On ne croit plus ce qui est dit par les uns et les autres. Des mots, encore des mots qui masquent les vraies intentions.

Il faut en appeler au parler vrai. Et la Suisse ne doit pas être la dernière à le faire. L'esprit même de sa neutralité l'oblige à réagir. Seule la force basée sur le droit, contre une agression ou un danger manifeste d'agression est légitime. Ce n'est pas du fait que les Américains nous ont sauvés de Hitler et de Staline qu'il faut, aujourd'hui, les laisser faire n'importe quoi dans un monde qui a un besoin urgent de repères clairs. La Suisse a le droit, et le devoir, de le dire haut et fort.

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