Jeudi dernier, rentrant de Berne, je me suis retrouvé bloqué sur le pont du Mont-Blanc par le cortège de jeunes gens – parfois très jeunes – qui manifestaient contre la guerre en Irak. J'étais content de les voir. N'était-ce pas le pendant des interventions du matin, dans l'enceinte du parlement fédéral, auxquelles je m'étais associé? Mais, dans la rue comme au parlement, l'unanimité critique masquait des différences quant aux motivations. En queue de cortège, il y avait des moins jeunes, moins innocents, qui brandissaient le drapeau du Parti du travail, alias le Parti communiste.

Ce n'est pas tomber dans l'anticommunisme primaire que de rappeler quelques faits. En 1953, à la mort de Staline, il y a juste cinquante ans, les organes de presse du Parti communiste suisse publièrent des articles inouïs, exemples d'idolâtrie laïque. Les auteurs, depuis longtemps, faisaient semblant de ne rien savoir des crimes du totalitarisme soviétique. Les communistes du pont du Mont-Blanc n'étaient, certes, pas de la partie. Mais ils en sont tout de même des héritiers idéologiques.

L'Amérique, en ce temps-là, nous a protégés. Le pape: combien de divisions? s'esclaffait Staline, sarcastique. Heureusement, l'OTAN, elle, en avait, malgré les pacifistes aveugles de l'époque. Quant à la France, ce n'est pas sa faute si Saddam n'a pas l'arme atomique. Un certain Jacques Chirac, premier ministre, avait inauguré une centrale; que les Israéliens s'empressèrent, par un raid aérien, de détruire. Et puis, ne feignons pas d'ignorer les intérêts pétroliers français.

Mais, de l'autre côté, hélas, quel breuvage moralisateur nous servent les Anglo-Américains! Depuis quand les administrations américaines seraient-elles, en toute pureté, allergiques à toutes les dictatures et toujours soucieuses de libérer des peuples opprimés? Que de vilaines figures soutenues par des bras américains souterrains. Alors, lorsque l'on entend, de surcroît, le président américain se référer à Dieu, tout comme son ennemi, on a envie de prier afin d'avoir une vision de Dieu pleurant d'amour déçu sur les errements des hommes auxquels il a laissé la liberté d'agir pour le pire en invoquant son nom. Oui, dans ces tristes événements, tout est porteur d'ambiguïté.

Trêve de scepticisme. Après tout, c'est le propre de la condition humaine de mettre chacun devant un choix de lucidité, mais aussi d'inviter sans cesse à une quête de sens et à une prise de responsabilité. Il y a des choses claires à dire. Cette guerre préventive a été déclenchée sans preuves suffisantes des accusations, sans légitimité juridique et dans la division de la communauté internationale.

Bien loin de promettre la contamination démocratique, elle attise, par les souffrances infligées, humiliation, colère et ressentiment au sein de populations pourtant non acquises au régime irakien. C'est un ébranlement du droit et de la stabilité internationale, aux prolongements imprévisibles dans la durée. Le monde n'ira pas mieux, ne sera pas plus sûr, tout au contraire. Ce n'est pas ainsi, ce ne sera pas ainsi que l'on va œuvrer pour construire un monde plus juste et donc plus sûr. D'instinct, de très nombreux jeunes le ressentent. Et ils ressentent juste.

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