Rouge ne rugit pas aux frontières. L'indépendance du pays n'est pas en cause. Le rejet du programme d'armement ne mine pas, dans l'immédiat, la sécurité du pays. La décision prise jeudi dernier est, néanmoins, un événement considérable. Sur le front de la politique intérieure.

La conjonction des voix de la droite extrême et de la quasi-totalité de la gauche sur un sujet de cette portée illustre d'éclatante façon les effets, jusque-là peu visibles, de la bipolarisation. Priver l'armée des moyens nécessaires pour atteindre les buts qui lui ont été assignés par une décision populaire, voilà qui est une singulière façon de traiter ce «souverain» dont l'autorité suprême et la sagesse infinie sont, par ailleurs, proclamées à son de trompe. Jeter au rebut, comme un Tiger usé jusqu'à la corde, les demandes présentées par le conseiller fédéral en charge de la Défense est un mal réparable. Que cette défaite lui soit infligée par le parti dont il est issu montre bien jusqu'où peut aller l'acharnement contre toute participation de la Suisse aux missions de paix des Nations unies. Des militaires démotivés, une majorité du peuple bafouée, un membre du gouvernement flottant désormais en apesanteur: bien taillé, il faudra coudre maintenant. Nul ne sait comment. Ce même jour, le Conseil des Etats s'appliquait à accentuer la mesure du changement. La loi sur l'asile devenait loi contre l'asile. Une droite qui se prétend du centre a bétonné le texte présenté par Christoph Blocher. Rien ne pouvait davantage combler les vœux du chef spirituel de l'UDC. Face à ses détracteurs, il a, dorénavant, beau jeu de rétorquer qu'il n'a fait que déployer le fil de fer barbelé; d'autres y ont ajouté les miradors et les chiens. Repoussant de ce geste qui lui est familier les avertissements de juristes renommés, renvoyant les évêques «à leurs petits oignons», comme le fit naguère un amiral français, il se targue d'être parvenu à ses fins: vêtir ses fantasmes des fringues de la légalité. Au Tribunal fédéral qui lui inflige un camouflet le jour même de ce triomphe, il répond par un bras d'honneur. Les juges ayant fondé leur arrêt sur l'article 12 de la Constitution, il propose tout de go d'en appeler au peuple et aux cantons pour effacer toute trace d'humanité dans ce pacte. Le préambule en appelle au «Dieu Tout-Puissant» et précise que «la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres». Chiffon de papier, sans doute, aux yeux d'un politicien peu embarrassé par son titre de «ministre» de la justice.

Au lendemain de cette journée, le centre a triste mine. Ses députés ont été pris en sandwich au Conseil national. A celui des Etats, ils ont servi d'«idiots utiles» du national-populisme. L'écart entre les déclarations sur le rôle des radicaux et des démo-chrétiens se démarquant des extrêmes et la réalité parlementaire est apparu en pleine lumière. Une semaine avant le Jeudi-Saint, ce fut un jeudi malsain.

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