Pour ceux qui entrèrent dans le débat lors de la crise entre la Suisse et le Congrès juif mondial, les dernières péripéties ont une saveur étrange. Le contempteur le plus virulent de la Suisse, Israel Singer pour ne pas le nommer, vient de se faire éjecter de la grande organisation dont il était le pivot en tant que secrétaire général. Motif: malversation financière. Autre personnage qui a disparu de la scène, le sénateur D'Amato, lequel racolait l'électorat juif de New York par des attaques virulentes contre notre pays. Cela n'empêcha pas, finalement, sa défaite électorale. Autre encore qui fit la une des médias sur ce fonds de commerce, l'avocat Fagan, lui aussi complètement déconsidéré. Quant au président du Congrès juif mondial, Edgar Bronfman, il a de la peine à se dédouaner en ayant montré la porte à Israel Singer; d'autant plus que ses efforts pour placer son fils sur la chaise présidentielle sentent le népotisme à plein nez. Tout cela n'est pas beau. Se réclamer de la mémoire, de la justice, d'une exigence de repentance suisse et de réparation pécuniaire des banques helvétiques pour, ensuite, profiter de cette manne, rendre lentes et tortueuses les redistributions promises aux survivants ou à leurs proches, tomber même dans le détournement de fonds: quel triste retour d'image pour ces grands inquisiteurs ayant fulminé au nom de la morale et de l'humanité.

Il y aura bien des gens, en Suisse, qui ricaneront et diront que ces faits ne les étonnent pas. Ce ne sera pas le sentiment exprimé ici. Par qui est venue la révélation des agissements frauduleux d'Israel Singer? Par la communauté des Juifs de Suisse; dont certains qui avaient déjà pris quelque distance à l'époque, tout en étant coincés dans une position psychologiquement pénible. De qui sont venues les critiques précises contre le fonctionnement opaque du Congrès juif mondial et les intrigues de son président? De la communauté des Juifs de Suisse. Cela change beaucoup la manière de ressentir les choses dans ce domaine si sensible. En se comportant avec cette rigueur, nos compatriotes juifs renforcent un lien national et illustrent une exigence de valeur naturelle propre à nous unir tous: l'honnêteté. De la sorte, en dépit de ces procureurs dévalués, ceux qui se rebiffaient contre l'excès des accusations portées envers la Suisse tout en acceptant l'examen critique peuvent continuer dans cette ligne et s'abstenir de ricaner. Rappeler, comme Churchill, les mérites de la Suisse à l'époque ne doit pas empêcher de voir en face ce qui n'aurait pas dû être; du renvoi de réfugiés en danger de mort jusqu'à l'indifférence et l'insensibilité de certaines banques après la guerre au sujet de fonds non identifiés. Il y a eu des lumières et des ombres. Il faut voir les deux. Nous pourrons y réussir et en parler aux générations suivantes grâce à la crédibilité demeurée, elle, intacte des Juifs de Suisse; ou plutôt, des Suisses juifs.

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