L'argent est bête. Ou, plutôt, il est primaire. L'argent, c'est sa nature, cherche à multiplier sa mise, au plus fort, au plus vite, sans voir plus loin que ses intérêts, ceux qui tombent en fin de mois. Il creuse ainsi, régulièrement, sa tombe, et la nôtre. Libres de courir le monde comme on court les casinos, les capitaux de l'ère libérale se sont, donc, obstinés, depuis dix ans, dans l'hypnose du profit rapide. Ils ont refusé de voir la corruption asiatique, la surchauffe d'économies liées à une monnaie trop forte pour elles, la fragilité de booms immobiliers fondés sur l'ivresse, le vice fondamental de croissances tout à la fois gonflées par des investissements volatils et totalement dépendantes d'eux. En Asie, l'argent s'est tiré dans le pied, infligeant sa première blessure à l'économie mondialisée mais refusant toujours de voir ce qui couvait en Russie.

Là-bas, c'était bien pire encore. L'Asie, au moins, produisait. La Russie ne faisait, elle, que spéculer. Là-bas, on avait cru qu'il suffirait de privatiser l'industrie soviétique au plus vite, du jour au lendemain, pour que s'instaure l'économie de marché, que naisse l'esprit d'entreprise et que la Russie rattrape un retard séculaire. On était, bien évidemment, dans l'illusion car l'économie ne se décrète pas, fût-ce dans le bon sens. En Russie, l'argent a cru pouvoir refaire la révolution à l'envers, organiser le Grand Soir capitaliste comme les bolcheviques avaient fait le Grand Soir socialiste. L'ennui est qu'il n'y avait pas, en Russie, de traditions marchandes et de culture économique avec lesquelles renouer. Ce n'était ni l'Europe centrale ni la Chine. Dans le plus grand pays du monde, les soixante-dix ans de communisme avaient succédé à des siècles d'absolutisme et de centralisation, de société à deux vitesses, plèbe et noblesse, de permanence des grands domaines agricoles que n'avaient pas entamée de rares moments de réformes avortées.

Ce «marché» russe sur lequel chacun voulait s'extasier, c'était le pillage des ressources naturelles, au nom de la privatisation. C'était, surtout, l'éclosion de trusts financiers qui avaient concentré tout ce qu'il y avait de rentable dans l'économie soviétique avant de prospérer sur la faillite de l'Etat auquel il prêtait l'argent que ne lui rapportait plus la propriété collective et que l'impôt, cette nouveauté, ne faisait pas encore rentrer.

Comme l'enfant de la fable, des économistes, une poignée de journalistes, quelques hommes politiques avaient, dès le début, donné l'alerte, crié que le roi moscovite était nu. On n'a pas voulu les entendre. Les taux offerts par la Banque centrale étaient trop séduisants pour ne pas aveugler. Ils enivraient, comme ces magasins, au cœur de Moscou, qui faisaient croire à la naissance d'une classe moyenne, au décollage et à la normalisation russes.

Le monde, aujourd'hui, a la migraine des lendemains de cuite. La faillite russe s'ajoute aux crises asiatiques, ébranle la Chine et l'Amérique latine. Les Etats-Unis sont menacés car ils sont aussi engagés sur l'autre rive du Pacifique que dans leur sous-continent. Pour l'heure, l'Europe est à l'abri car l'essentiel de son commerce se fait dans les frontières de l'Union. Si l'Amérique est vraiment mise à mal, même cet îlot de stabilité n'échappera pourtant pas à la tourmente. Le monde serre les dents. Il est désormais temps d'admettre que l'argent, pour son propre bien et le nôtre, a besoin de règles que commandent l'intérêt commun, le souci du long terme, la simple raison. Même les casinos ont des règlements.

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