C'est à la fusion du pas, de l'ouïe et du goût que nous invitait vendredi et samedi derniers la Fondation Axiane qui œuvre pour l'art à Porrentruy. Après le Graduel de Bellelay en 2004 et Don Juan l'an dernier, c'est une nouvelle preuve de la profonde originalité de la démarche des fondateurs, Robert et Marie-Madeleine Christe, qui nous fut administrée. En effet, imaginez que vous écoutez un concert de Bach, durant lequel vous regardez évoluer des danseurs et que, durant le temps d'un long entracte, vous dégustez un repas préparé par le grand chef jurassien Georges Wenger qui, lui non plus, n'est jamais en retard d'une idée neuve.

L'objectif du spectacle était de faire découvrir le mouvement de danse constitutif de la musique de Bach, tout en rappelant que c'est exactement au début du XVIIIe siècle que sont nées les combinaisons alimentaires qui fonderont la grande cuisine française. L'entreprise était aussi ambitieuse que risquée. Pourtant, dans l'ancienne église des Jésuites de Porrentruy, ce fut un très grand moment. Ceux qui aiment l'extraordinaire richesse harmonique et mélodique de Bach et la hauteur de son inspiration peuvent juger inutile, voire frivole, de lui associer la danse. Pourtant, dès les premières évolutions des couples aux costumes chatoyants - visages poudrés, comme de cire -, la musique prit du sens, devint moins intellectuelle, moins désincarnée. Il faut préciser que la chorégraphie, volontairement simple et très proche du pas, était en parfaite cohérence avec les trois premières Suites pour orchestre. Aucun bond ni entrechat mais des artistes qui glissent et s'entrecroisent au rythme des danses galantes ou campagnardes s'enchaînant avec vivacité. Les sons feutrés que faisaient les brodequins sur la scène complétaient de plein droit l'ensemble des instruments de l'orchestre. La musique et le mouvement s'alliaient pour un spectacle nouveau, une émotion neuve.

C'est ensuite le goût qui fut mis en éveil. Des bonbons à la damassine, exclusivité de Georges Wenger, circulèrent, mariant le croquant du sucre à la force de la liqueur. Puis les spectateurs se laissèrent enchanter par une succession de petits plats aussi fins les uns que les autres avant de se rasseoir pour la deuxième partie du concert (le Brandebourgeois No 4 puis le Concerto pour deux violons, magnifiquement interprété par les très jeunes solistes de la Compagnie des Violons du Roy) sans chorégraphie cette fois-ci. Mais l'évidence de la danse s'était s'installée et Bach ne sera plus jamais écouté comme avant.

Il fait plaisir à voir ce Jura de créateurs qui, loin des modes et de la futilité, persistent à inventer des spectacles qui apportent du sens. On en vient à se demander si ce n'est pas hors des grands centres urbains que de telles expériences peuvent encore avoir lieu, sans le poids des conventions de la modernité et de la culture subventionnée. Il serait d'autant plus souhaitable que de telles productions s'exportent ailleurs en Suisse et enchantent un public plus vaste car elles le méritent largement.

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