Les chercheurs sont perplexes. Les femmes suisses boudent les urnes. Depuis 1971, année de l'acceptation du suffrage féminin sur le plan fédéral, elles sont de plus en plus nombreuses à s'abstenir lors d'élections. Pour 2003, un écart de seize points séparait les sexes (54%-38%). Des études cantonales confirment cette tendance. Les experts s'alarment: pourquoi cet abandon de domicile civique?

Le résultat est patent sur le terrain. Promises à une plus longue vie, les femmes, aujourd'hui majoritaires dans la population, surtout âgée, sont nettement minoritaires aux Chambres fédérales. Au point que la très discrète chancelière de la Confédération, à dix mois de sa retraite, a donné de la voix. A un quotidien bâlois, Annemarie Huber-Hotz a confié son inquiétude: non seulement les partis devraient se soucier davantage de dénicher des candidates mais il appartient à celles-ci de ne pas se satisfaire d'enluminer une liste pour poser leur séant sur le strapontin des viennent-ensuite.

Faute de l'expliquer, statisticiens, politologues et sociologues se bornent à déplorer cette désertion. La question aurait-elle été posée autrement, elle eût, peut-être, trouvé réponse. Comme naguère les tailleurs anglais imposant aux ladies le tweed habillant les gentlemen, les politiciens d'ici attendent du beau sexe qu'il revête une tenue coupée sur mesure pour les hommes. Dans les cantons faiblement urbanisés, les aspirantes à des charges publiques sont, tacitement ou non, priées de déposer au vestiaire leur féminité. Pour être non seulement écoutée mais aussi entendue, une parlementaire ou la membre d'un exécutif doit franchir des obstacles ignorés de ses collègues mâles. Une oreille un tant soit peu exercée perçoit le ton protecteur de tel ou tel conseiller fédéral parlant en public des actes ou des paroles d'une de ses deux collègues.

Les débats les plus cruciaux seraient pourtant de nature à mobiliser l'attention de tous. Qu'il s'agisse d'égalité salariale, d'assurances sociales, d'environnement, d'approvisionnement énergétique, de recherche scientifique ou de délinquance juvénile, les citoyennes auraient, autant sinon plus que les citoyens, leur mot à dire. Quand, l'automne venu, la gent masculine fera des ronds de jambe pour engranger des suffrages, l'avis de «ces dames» sera-t-il sollicité sur chacun de ces thèmes ou seront-elles invitées à avaler sans rechigner la cuisine d'un chef? Les honorables parlementaires seront-ils interrogés sur leur choix du 10 décembre 03, jour où fut congédiée Ruth Metzler qui n'avait nullement démérité? Et un sondage sera-t-il commandé pour confirmer l'évidence: les échanges verbaux à hauteur de génitoires entre deux pignoufs, un rappeur et son contradicteur national-populiste, justifient à eux seuls que les femmes se détournent de la scène politique.

Après tout, n'a-t-il pas fallu jadis que les Grecques, à l'appel d'une certaine Lysistrata, se refusent au déduit pour que les hommes renoncent à jouer du biscoteau?

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