Son Excellence le Marché est secoué par une mauvaise toux. On licencie en vrac ici; on «dégraisse» en catimini là. La maison André, grande muette civile et modèle des vertus darbystes, retourne aux épicières dimensions de ses origines après avoir en vain tiré la sonnette des banques. Quant à SAirGroup, ce n'est plus une compagnie aérienne, c'est un feuilleton. On serait saisi d'un rire «hénaurme» en en lisant le plus récent épisode si les bonnes manières n'exigeaient que l'on n'abordât le sujet qu'avec une componction navrée. Les personnalités romandes interrogées samedi par les journalistes de la Radio se défendaient de ressentir la plus mince trace de «Schadenfreude». Pensez donc, une compagnie qui est parvenue à se forger une image si mythique dans le ciboulot des Helvètes au point de leur insuffler mauvaise conscience quand ils la trompaient avec une concurrente!

Elle s'est voulue libérée de tous ses liens avec les lourdeurs étatiques Elle a obtenu ce qu'elle demandait. Elle promenait son statut de société privée comme madame sur les remparts de Varsovie. Elle faisait ses emplettes dans les boutiques de seconde main, achetant à Bruxelles, Paris ou ailleurs les canards les plus boiteux de l'aviation civile. Elle biffait Cointrin d'un trait de plume et couvrait les panneaux des gares romandes d'affligeantes turlupinades. Et l'on voudrait que l'on se précipitât au chevet du grabataire, qu'on lui tapotât les joues et retapât sa paillasse.

Où les socialistes ont-ils la tête? Ils dénoncent la privatisation des gains et la socialisation des pertes. Et les voilà intervenant auprès du Conseil fédéral pour qu'il avance quelques tunes à cette émancipée prodigue afin qu'elle boucle ses fins de mois. Non mais! Que le marché soit conséquent avec lui-même et recompose ce qu'il a défait! S'il ne se trouve pas dans cet opulent pays de riches entrepreneurs, et surtout compétents, pour relever ce défi, on nous aura raconté des sornettes. Swissair voulait voler de ses propres ailes? On en est fort aise. A ses futurs nouveaux dirigeants de prouver que c'est également valable par mauvais temps. On sera au premier rang de la claque s'ils réussissent. Même si c'est au prix de l'entrée en force de capitaux étrangers. L'argent, lui, n'est ni xénophobe ni antieuropéen.

L'ingénieuse astuce de la démission de la presque totalité des membres du conseil d'administration et l'accueil déférent qu'elle reçoit de la part des actionnaires préviennent tout rapprochement avec les rats quittant le navire quand il fait eau. Il n'empêche que cette façon de passer en deux temps le témoin crotté à une équipe encore inconnue prive temporairement SAirGroup de gouvernail. Il ne manque certes pas de sous-fifres doués et dévoués pour gérer les affaires courantes. Ils le feront d'autant mieux sans le joug d'une direction aux mains d'un psycho-rigide avéré. Ils méritent maintenant un patron digne de ce beau nom, qui restaure cette chose galvaudée et entre toutes fragile: la confiance.

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