Les débuts d'année coïncident avec la corvée de la déclaration d'impôts, corvée d'autant plus cruelle qu'elle nous offre en point d'orgue de pouvoir calculer au plus près la somme à débourser! Simultanément arrivent les rappels pour les derniers soldes en retard, les quelques sous d'intérêt qui vont avec, et l'estocade finale du bordereau de l'IFD… Cela explique sans doute que je consacre cette chronique au fisc plutôt qu'au vote récent sur l'Europe, entre deux maux choisissant le moindre!

Bien sûr, chacun de nous, en son for intérieur, estime qu'il paie trop d'impôts (sauf le quart des ménages qui en sont dispensés, bien entendu, chanterait Brassens). Mais ce qui rend la couleuvre difficile à avaler, c'est que l'impôt se calcule sur les revenus, donc sur le travail (je ne parle pas ici de ces sommes ahurissantes versées à quelques directeurs du privé et du public et qui n'ont plus rien à voir avec des salaires). C'est immoral de taxer le labeur plutôt que le plaisir, c'est-à-dire l'acquisition de l'argent et non pas la dépense. On me répondra qu'un impôt sur la seule consommation est injuste parce qu'il ne permet pas la redistribution sociale. C'est vrai! Mais l'impôt sur le travail pénalise l'énergie, l'engagement, le courage d'entreprendre, c'est-à-dire le moteur même de la société. Ceux qui affirment que les entreprenants ont ça dans le sang et que cela doit leur suffire sont aussi bêtes que ceux qui disent que les pauvres ont choisi la pauvreté et doivent donc l'assumer…

En ce moment où l'on parle de réduire les impôts, je propose au contraire de maintenir les taux inchangés mais d'intégrer au calcul des éléments difficiles à chiffrer, soit, mais ô combien tangibles. Il y a quelques semaines, je plaidais pour un salaire familial favorisant les couples qui assument l'éducation de leurs enfants ou le soutien de leurs vieux parents. De la même façon, je propose d'encourager l'engagement bénévole dans la société en général. En effet, on a vu s'effriter en une génération l'esprit de milice qui régnait en Suisse, alors qu'il est indissociable de la structure même de ce pays centralisé et peu étatique. Il permettait simultanément d'assurer à moindre coût les innombrables postes politiques nécessaires à nos non moins innombrables communes, d'assumer l'encadrement sportif de milliers de jeunes puisque le sport n'est pas subventionné, de faire tourner toutes les associations aux intérêts plus ou moins idéalistes, d'aider ici les jeunes en difficulté, là les personnes âgées. Toute cette chaîne humaine faisait indéniablement rempart à l'individualisme naturel des humains, les obligeant à participer mais leur permettant ainsi de faire partie d'un tout, d'appartenir à une famille élective. Difficile dès lors de se sentir seul, c'est-à-dire complètement inutile, grand malaise de notre époque et cause de la multiplication des dépressions, donc des psychiatres, donc des coûts de la santé!

Mais pour en revenir aux impôts, ne pourraient-ils pas servir à redistribuer le travail comme ils redistribuent les richesses? Tout doit-il toujours être calculé sur l'argent gagné et jamais sur l'argent offert en heures, en soucis, en impulsions, en vacances non prises, en causes défendues? Ne pas le faire pour de l'argent n'exclut pas d'en être remercié par une ligne sur la feuille d'impôts «déduction de bénévolat, voir article x, alinéa z, pièces à fournir». Je rêve ainsi de joindre à mon dossier un certificat de non-salaire, signé par un club, un parti, une formation artistique, une association… Quel bel espoir cela mettrait dans un monde où, selon la prophétie, tout est compté, pesé, divisé!

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