Les Tessinois votent dans une semaine sur le bon scolaire et nous verrons ce qu'il en sortira. A noter que socialistes et radicaux s'y opposent, brandissant l'épouvantail d'une «école à deux vitesses», les établissements publics ne formant plus, à terme, que les enfants défavorisés. Outre que ce raisonnement montre en quelle estime les politiques tiennent la qualité de l'école publique, de nombreux cas étrangers prouvent que leurs craintes sont infondées. Dans les pays nordiques, si souvent pris en exemple par les mêmes milieux pour le modernisme de leurs institutions sociales (congé maternité parentale, crèches,…), le subventionnement des écoles privées couvre près des trois quarts de leurs coûts.

La libéralisation fait rage: Swissair, Télécom, Energie, tout y passe (sauf les CFF, politique pro-rail et anti-routes oblige), sous prétexte d'abolition des monopoles, de baisse des prix pour le consommateur, de mondialo-compatibilité et de nécessaire confrontation à la concurrence. Pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement à l'école obligatoire? Serions-nous devenus tellement matérialistes que l'éducation des générations futures nous semble moins importante que la téléphonie, l'électricité ou le transport aérien? Peut-on se permettre de laisser à l'Etat le monopole de la formation des cerveaux, des choix pédagogiques, des orientations idéologiques larvées et des idées toutes faites? Pourtant, relisez ces chefs-d'œuvre d'anticipation que sont Le meilleur des mondes de Huxley, 1984 de Orwell ou Farenheit 451 de Ray Bradbury. Dans ces trois fictions, la population est complice des dictatures qu'elle subit, sûre de faire bien, d'être dans le juste. A la lecture, c'est cela surtout qui fait froid dans le dos. Or, d'où peut provenir la perfection d'un tel endoctrinement sinon de l'école? Loin de moi l'idée d'accuser notre système de telles intentions ni de telles dérives, mais en tout, il vaut mieux être prudent.

Le deuxième grand atout d'une libéralisation de l'école serait de respecter la diversité des enfants (et des parents), en évitant le moule actuel dans lequel, tant bien que mal, il faut faire entrer les têtes rondes aussi bien que les têtes carrées. En Hollande où règne le bon scolaire, il ne reste plus qu'un quart des élèves dans le système public. C'est dire que s'y sont créées de nombreuses écoles, répondant à l'extrême diversité des jeunes personnalités: celles qui aiment la compétition et celles qui ne l'aiment pas, celles qui vont vite et celles qui ont besoin de temps, celles qui conceptualisent et celles qui se sentent à l'aise dans la «concrétude» des choses… Or aujourd'hui, seuls les parents les plus motivés ou les plus argentés peuvent se permettre le privé, surtout s'ils ont plusieurs enfants. Là résident la vraie injustice et inégalité des chances! Le bon scolaire ouvrirait le choix à tous.

Mais sans doute l'avantage majeur de la multiplication des systèmes de formation et des écoles serait de casser l'échelle unique de jugement qui, malgré tous les discours bien-pensants, s'est instaurée aujourd'hui. Un seul cursus, une seule école, un seul barème d'évaluation… voilà qui encourage les verdicts hâtifs et les stéréotypes de réussite ou d'échec. C'est ainsi qu'au sortir de l'école, les jeunes sont étiquetés de façon plus ou moins valorisante. Bon début dans la vie!

Enfin, dernière chance d'une telle ouverture, la mise en place d'un contrôle de la qualité et d'un système d'évaluation qui manquent si cruellement aujourd'hui dans l'école publique. On a beau nous dire que, dans ce domaine, il est difficile de trouver des critères pertinents, il y a surtout une réticence viscérale à le faire. Dans un système libéralisé, l'Etat jouerait forcément un rôle de certification et de contrôle… qu'il pourrait ainsi appliquer à ses propres structures. Enfin!

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