Le «no comment» du président George W. Bush concernant les bombardements du 16 février contre l'Irak en dit long sur la politique de communication de la Maison-Blanche dorénavant. Tout au plus, nous dit-on que «tant que Saddam Hussein sera au pouvoir, il continuera de déstabiliser toute la région. Il est essentiel de changer de régime à Bagdad». Ce changement était déjà le but de l'opération «Tempête du désert», qui a renforcé au contraire la position de Saddam. C'était aussi le but des sanctions et de l'embargo qui rend exsangue le peuple irakien depuis dix ans. Pourtant, Saddam est toujours là. Jusqu'où ira ainsi l'escalade de la violence contre un pays qui, contrairement à ce qu'affirment les USA avec une mauvaise foi absolue, ne fait plus courir aucun risque à personne, ni au Moyen-Orient, ni ailleurs dans le monde?

Le risque, le vrai, on peut le mesurer à l'ampleur des protestations du monde arabe: à l'unisson, l'Egypte, le Soudan, la Tunisie, la Libye, l'Algérie, la Jordanie, la Syrie, la Turquie, la Fédération des avocats, l'Union des journalistes arabes, et j'en oublie! Les mots sont durs et vont de «l'inacceptable» à «la barbarie», en passant par «la provocation» et «la brutalité». Il faut dire que l'affaire se passe sur fond de guerre ouverte entre Israéliens et Palestiniens, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle représente pour la région un facteur de déstabilisation autrement plus réel que Bagdad!

Mais que dire des pays européens qui «déplorent» plus ou moins mollement l'intervention américaine après avoir participé aussi bien à la guerre du Golfe qu'aux sanctions mises en place contre l'Irak? La France entre autres estime la frappe récente «contraire aux objectifs du Conseil de sécurité». Est-ce à dire que les USA auraient fait main basse sur l'ONU? Les alliés d'hier se seraient-ils trompés? Auraient-ils été entraînés, par mimétisme et par faiblesse, dans une aventure dont ils n'auraient pas mesuré les buts véritables? La France a renoncé à sa participation au programme «Southern Watch» parce qu'il avait «changé de nature par rapport à ses objectifs initiaux de surveillance». Quels sont donc ces objectifs aujourd'hui? Le Quai d'Orsay en dit trop ou pas assez!

Dans la perspective d'un scrutin à venir sur l'adhésion de la Suisse à l'ONU, de telles questions doivent impérativement être posées, car les réponses conditionneront le vote des citoyens. Il serait un peu simple, malgré les sondages positifs, de croire que l'affaire est dans le sac. Les Suisses sont enclins à ces enthousiasmes d'avant campagne qui se terminent par des refus de justesse. L'impérialisme des USA dans les structures mondiales ainsi que la faiblesse politique et militaire de l'Union européenne peuvent leur faire peur. Le choix des lieux où l'on conduit des opérations reste également obscur aux citoyens de notre pays qui s'interrogent sur les vraies raisons qui poussent à intervenir ici alors que l'on s'entre-tue aussi là! Enfin, un jour proche sans doute, nous comprendrons que les bombardements ne sont pas une forme anodine de conversation, que les méthodes des faucons américains répandent une dynamique de guerre et non de paix, qu'elles font souffrir inutilement les peuples en provoquant des haines tenaces, et qu'elles déstabilisent à terme nos propres populations, qui vivent en osmose toujours plus grande avec les ressortissants arabes présents dans nos pays. Quand le conflit se déplacera dans nos murs, que notre économie en pâtira et que nos sociétés pluriculturelles seront mises en danger, soyons certains que l'ami américain saura tirer son épingle du jeu!

Et pour finir sur une note burlesque, rappelons qu'une semaine avant ces nouvelles frappes en Irak, un sous-marin nucléaire américain, momentanément confié aux mains expertes d'un «visiteur de marque» envoyait par le fond un brave chalutier-école nippon, en faisant une dizaine de morts dont quatre apprentis. Le roi s'amuse… no comment!

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