L'organisation de la Gay Pride de Sion a décidément fait couler beaucoup d'encre et encore plus de salive. Ce n'est pas tant que le sujet soit nouveau, puisque ces manifestations se sont déjà déroulées depuis de nombreuses années dans de nombreuses villes du monde, et que les photos plus ou moins complaisantes qui paraissent les concernant ont permis à ceux qui n'y participent pas de s'en représenter l'ambiance. Alors, pourquoi? D'abord parce que, sans en interdire la tenue, le Conseil communal de la ville de Sion a voté contre l'opportunité de la manifestation (à 7 voix contre 6). Ensuite, parce que les milieux anti-homosexualité ont lancé une pétition contre la Gay Pride, sous la forme d'une publicité pour le moins choquante visant non pas la manifestation elle-même mais la communauté des homosexuels. Enfin, parce que Le Nouvelliste a accepté de publier cette annonce.

Le décor étant posé, quels en sont les personnages clés: un évêque qui affirme dans 24 heures: «Une forme de combat comme la Gay Pride ne peut contribuer à l'apaisement des conflits, il augmente au contraire le phénomène de rejet.» Une pasionaria organisatrice qui trouve plutôt que ce genre d'action est indispensable pour que les homosexuels ne soient plus discriminés comme c'est le cas aujourd'hui, mais qui confie sans craindre la contradiction, lors d'une interview au Temps: «On croit qu'il faut du courage pour sortir du bois. Mais personne ne m'a insultée, au contraire. Je reçois plein de signes d'encouragement.» Un autre homosexuel interrogé qui témoigne dans Dimanche.ch: «Si on ne provoque pas, beaucoup de choses passent. J'ai fait mon coming out il y a un an et les gens ont accepté. La vie me semble même trop facile aujourd'hui.» Il rejoint donc ainsi, sans le vouloir bien sûr, les propos du Monseigneur ci-dessus. Enfin, le rédacteur en chef du Nouvelliste, bien emprunté d'être accusé de collusion avec le clan homophobe, qui confie: «En lisant le texte, j'ai cru que ça allait passer tout droit, sans blesser personne, tellement les arguments étaient gros. Je me suis complètement planté. J'ai fait une erreur d'évaluation grossière.»

Cette affaire soulève sans doute trois questions essentielles. La première est de savoir si la majorité des homosexuels se reconnaissent dans ce que les Gay Pride montrent ou laissent supposer de leur vécu et de leur sensibilité? A en connaître plusieurs, j'en doute! La deuxième est de savoir si ces démonstrations sont aujourd'hui utiles pour faire avancer les revendications de la communauté ou si elles provoquent au contraire des réactions de rejet, comme n'importe quelles autres outrances provocatrices? En effet, l'immense majorité des Suisses interrogés dans les sondages se montrent parfaitement tolérants envers ce qu'ils considèrent relever de la sphère privée, opinion qui se traduit aussi dans leurs comportements quotidiens. Dès lors, l'objectif réel des Gay Pride est-il d'obtenir une meilleure compréhension du public et une acceptation de leur différence? La troisième question concerne l'attitude des médias en matière de restrictions publicitaires. Pour ma part, je crois que la presse ne doit pas s'arroger le droit d'être un censeur, qu'il s'agisse du champ des valeurs ou de la politique. Au contraire, elle doit publier sans état d'âme, tout en réagissant sous forme rédactionnelle afin de susciter la discussion (Le Temps, pris à partie à l'époque pour avoir encarté une brochure publicitaire émanant de Christoph Blocher, avait aussi invoqué ce principe). Ainsi seulement les tendances diverses de la société seront mises à jour et combattues à ciel ouvert quand elles s'avèrent excessives ou erronées. Le silence et les non-dits sont pires que le débat, les homosexuels sont les premiers à le savoir. A ce titre, ils devraient remercier Le Nouvelliste, grâce auquel finalement la Gay Pride pourra avoir lieu à Sion, le 7 juillet, la municipalité ayant décidé depuis de l'autoriser!

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