La Suisse traverse une crise d'identité, c'est devenu banal de le dire. Dans un écrit récent, la philosophe Chantal Delsol explique: «Ce qu'il est convenu d'appeler la crise de l'identité, susceptible de frapper aussi bien les peuples que les individus, correspond à l'apparition d'une incohérence interne, due à l'émergence de facteurs nouveaux qui viennent remettre en cause l'ordonnance générale du monde culturel. Un peuple peut se voir contraint d'abandonner des valeurs auxquelles il s'identifiait si fortement que son existence lui semble dès lors perdre sa signification.» L'auteur cherche ainsi à comprendre pourquoi la France traverse une crise identitaire, ce qui prouve que nous ne sommes pas seuls dans la tourmente, et que le fait d'être à l'intérieur ou à l'extérieur de la construction européenne ne suffit pas à résoudre les problèmes des populations chahutées par le changement.

Aujourd'hui, deux camps quelque peu névrotiques s'affrontent en Suisse. D'une part, ceux qui ont besoin pour se sentir exister d'un miroir extérieur et qui aspirent à une reconnaissance internationale. Leur étalon de valeur repose sur l'opinion de l'étranger et ils ne voient plus que par les yeux des autres. Au soir de l'initiative «Oui à l'Europe!», ceux-là redoutaient essentiellement les réactions forcément outrées de l'Union européenne et du reste du monde, conduisant irrémédiablement à notre mise au pilori. Cela ne s'est évidemment pas produit!

D'autre part, il y a ceux qui sacralisent les institutions du pays sous prétexte qu'elles sont porteuses des valeurs fondatrices de notre identité. A l'inverse des premiers, ceux-là ressentent tout regard de l'extérieur comme un véritable attentat à leur pudeur nationale. Toute mise en cause leur semble iconoclaste et face à ceux qui jugent leurs principes passés de mode, ils crient à la trahison. L'immense succès actuel de l'UDC tient au fait qu'il conforte les Suisses dans leurs valeurs identitaires, soit la souveraineté et l'indépendance, servies par la neutralité, ce pourquoi on taxe ce parti de conservatisme étroit. Pourtant, et fort intelligemment, il réfère sur le plan économique aux idées les plus modernistes, mondialisation incluse, flattant ainsi ces valeurs au quotidien que sont le travail et le commerce pour les Suisses.

Face aux critiques quotidiennes que subit la Suisse, les deux camps versent dans des réactions extrêmes: les uns rejettent tout en vrac, les autres font de la surprotection maladive. Entre ces deux tendances, il manque cruellement un leader affirmant qu'aucune institution n'est immortelle, l'histoire l'a prouvé, même si les valeurs qu'elle sous-tend le sont, et qu'il faut donc accepter de réviser nos institutions tout en restant fidèle à nos principes, voire même pour parvenir à les préserver. Il dirait que le pacte du Grütli, notre mythe fondateur, a ancré notre identité sur le fait que l'union fait la force, mais dans l'indépendance de chacune des parties, d'où sont nés le fédéralisme, l'organisation décentralisée, le consensus et la neutralité. Il rappellerait que, exprimées en vocables actuels, l'union fait la force s'intitule solidarité et que l'indépendance s'appelle individualisme, révélant ainsi l'exemplaire modernité du credo de 1291…

En un mot, il dirait que les valeurs sont éternelles mais que l'échelle de leur champ d'application a changé. Il soutiendrait ainsi l'UE en tant que construction d'un ensemble géographique et culturel dont la Suisse doit faire partie, et saurait expliquer aux critiques nationaux et internationaux que notre population partage de longue date les valeurs de solidarité de l'Union européenne (d'autant plus pertinentes que le continent a été déchiré par des guerres fratricides), mais qu'elle tient aussi aux principes modernes entre tous que sont l'indépendance et le respect des minorités.

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