On a donc «appris» l'escroquerie de plus de 8 millions perpétrée par un comptable du DDPS et, comble de l'ironie, le fait que les comptes des renseignements venaient de subir avec succès une inspection financière. Cette affaire vient s'ajouter à la liste déjà longue de petites ou de grandes malversations qui se produisent au sein des administrations et face auxquelles la population ressent un profond sentiment de révolte: cet argent est le sien, et elle paye de surcroît ceux qui sont censés le gérer pour le bien commun.

Il faut dire aussi qu'on lui tient depuis des années un discours alarmiste sur l'état des finances publiques en lui vantant simultanément les mérites des coupes claires dans les budgets et la nécessité d'augmenter les recettes. Mais voyez les Vaudois et les Genevois qui, face à la débâcle de leurs finances cantonales, refusent à la fois les économies et les impôts nouveaux, même s'ils ne touchent que «les nantis». Les gouvernants dès lors accusent la population d'incohérence, et rabâchent le beurre, l'argent du beurre et la laitière…

Pourtant, le peuple est logique et il exige avant tout une gestion efficace, la fin des gaspillages et la surveillance des investissements plutôt que la réduction des dépenses dans l'enseignement ou le social. Il est persuadé, et chaque «affaire» le lui confirme, qu'il faut d'abord faire mieux, beaucoup mieux, avec ce que l'on a, avant de couper dans le vif ou de ponctionner plus encore. Il est persuadé, en outre, que seule une infime partie des filouteries sort au grand jour, ce que la durée indécente des activités délictueuses de Bellasi tend à confirmer.

Mais ce serait prendre le problème par le petit bout de la lorgnette que d'accuser en cette affaire le seul DDPS, même s'il révèle ici une incroyable accumulation d'incompétence et de laxisme. La vraie question est plus générale: comment sont gérés les deniers publics? Quels sont les systèmes de contrôle de l'administration, ou plutôt qui les surveille? Quelles sont les procédures d'évaluation des services et des collaborateurs? Quelle est l'efficacité fonctionnelle des niveaux hiérarchiques? Qui est sanctionnable et qui est sanctionné?

Dès lors, cette affaire oblige à s'interroger sur la fonction publique elle-même. Le statut actuel des fonctionnaires ne permet pas d'instaurer et de faire appliquer un vrai système de contrôle du travail. Il s'oppose à toute organisation responsable, où les chefs seraient autant, sinon plus, punis des dysfonctionnements de leur service que leurs collaborateurs. Il empêche le salaire au mérite. Il tue l'initiative individuelle. Il profite aux médiocres et défavorise les plus méritants! C'est encore miracle que bon nombre de fonctionnaires parviennent, dans ce contexte, à faire remarquablement leur travail mais c'est injuste aussi qu'ils n'en soient pas mieux récompensés.

Soyons lucides: les Hommes (mot épicène avec majuscule) ne se sont guère améliorés au cours des siècles. Il en est de bons et de moins bons, et si tous suivent leur pente naturelle, certains la descendent alors que d'autres la remontent. La société doit donc leur offrir un cadre qui leur permette de magnifier en eux le meilleur plutôt que le pire. Alors, au lieu de se gargariser de «new public management», commençons par moderniser le statut des fonctionnaires et, au DDPS, sanctionnons le comptable mais aussi ses supérieurs hiérarchiques et les services d'inspection financière, pour le moins inefficaces.

* Directrice de l'Institut pour l'étude des marchés et les sondages d'opinion Mis Trend.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.