C'est lorsque le Groupe «A propos», voué à la réflexion politique hors parti, décida de préparer un projet de Constitution vaudoise que j'ai contacté Jean-François Leuba afin de l'y intéresser. Je n'avais guère d'illusions sur sa réaction car nombreux sont les politiciens en vue qui n'ont pas une minute à rajouter à leurs multiples obligations, outre ceux qui n'ont pas le courage d'empoigner des travaux aussi risqués, dans un cadre non officiel surtout. Je me méprenais car il accepta immédiatement, malgré sa présidence très active de l'Assemblée Inter-jurassienne. Durant tout le premier semestre 1998, nous nous réunîmes à sept pour définir les lignes de force du dossier, et c'est durant l'été que lui et moi sommes passés à la rédaction afin de rendre public notre texte à la fin du mois d'août.

Ce projet de Constitution n'a guère servi. Les Constituants ont désiré faire table rase aussi bien des travaux du groupe de travail mis en place par le Conseil d'Etat que du document gracieusement fourni par le Groupe «A propos». Mais malgré l'ampleur du travail consenti à cette occasion, je ne l'ai jamais regretté en raison de l'extraordinaire privilège qui me fut donné de débattre du sens même de la Loi avec Jean-François Leuba et de confronter nos conceptions du rôle et des devoirs de l'Etat. Beaucoup ont déjà mentionné ses nombreuses qualités, mais ce qui frappait chez cet homme, c'était l'étonnante synthèse de la foi tranquille du chrétien avec la rigueur structurée du juriste, de la conviction libérale avec la conscience sociale (ce qui, n'en déplaise aux esprits simplistes, va de pair), de l'affirmation solide de son opinion et de l'écoute attentive des arguments opposés, de la sagesse d'un homme mûr et d'une fraîcheur d'esprit presque adolescente.

Un exemple significatif me revient à l'esprit. Nous penchions pour un article interdisant le cumul des mandats, et lui seul parmi nous trouvait qu'il fallait laisser ceux qui désirent s'investir dans la chose publique le faire sans restriction. Il mentionnait avoir mené de front sa tâche de conseiller d'Etat et de conseiller national avec bonheur malgré la fatigue qui pouvait en résulter et, ceci, à la plus grande utilité de son canton. De même, sur la question ô combien disputée des fusions de communes, il était autrement plus mesuré que les autres membres du groupe mais accepta toutefois que nos articles «iconoclastes» figurent dans le document alors même qu'il s'en distanciait. Plus tard, il a toutefois marqué son attachement à l'esprit de ce texte, évidemment imparfait, et j'espère que, de son perchoir présidentiel à l'Assemblée constituante, il a parfois pensé à l'efficacité et à la richesse de nos travaux.

Mercredi, sa cérémonie d'adieu à Chexbres était sobre et modeste, à l'image de sa personnalité. La lecture biblique référait à Jésus qui, à la veille de sa mort, lava les pieds de ses disciples afin qu'ils le fissent plus tard à de plus humbles qu'eux. Est-ce cette invite à la modestie qui incita les autorités cantonales et fédérales présentes à sortir en dernier du temple bondé au lieu d'ouvrir la marche derrière la famille? Jean-François Leuba n'a pas fini de nous semer ses petits cailloux blancs…

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