La démocratie a besoin des partis, on ne le répétera jamais assez. Sans eux, la formation de l'opinion serait entièrement confiée aux médias, ce qui n'est pas concevable, et l'indispensable processus de délégation parlementaire deviendrait impossible. C'est pourquoi nous devons porter une grande attention à leur survie, mais c'est pourquoi aussi les représentants de chacun d'entre eux doivent se sentir responsables de la cohérence, donc de la crédibilité de leurs positions. A cela, la gauche excelle, il faut l'en remercier mais aussi prendre exemple. D'accord ou non avec ses opinions, il faut reconnaître qu'elles ont toujours le mérite de correspondre à une ligne et d'être défendues, parfois jusqu'à l'entêtement, avec un art affirmé de la dialectique. Sans compter sa discipline de vote quasi soviétique… De tout cela la droite traditionnelle est incapable, trop attachée à la liberté d'opinion, respectueuse de la créativité personnelle, et ancrée dans une tradition de réflexion intellectuelle qui requiert le questionnement préalable puis l'honnêteté de la réponse. Mais à ce jeu, elle est perdante dans un monde simplificateur et avide de slogans.

Que faire? Renoncer à ce qui fait la valeur de la droite et mimer la gauche pour ne pas se faire bouffer? C'est la stratégie adoptée par l'UDC qui, en utilisant des moyens strictement semblables à ceux de l'adversaire, c'est-à-dire une ligne politique aussi lisible et une argumentation aussi rodée, gagne des suffrages. Face à ce phénomène, la droite traditionnelle tend à se tromper d'ennemi et préfère même pactiser avec ses concurrents naturels. Mauvais calcul, car elle y perd son âme! Au lieu d'admettre la similitude des méthodes, aussi déplaisantes à gauche qu'à droite, elle ne les dénonce que chez l'UDC. Au lieu de réfléchir au fait qu'une UDC forte, surtout dans les cantons où elle se distancie de son aile zurichoise, permettra aux radicaux, PDC et libéraux de faire passer la plupart de leurs idées, elle préfère se confiner dans des calculs à court terme en se rapprochant des socialistes qu'elle juge moins dangereux parce qu'extérieurs à son électorat.

Mais elle fait erreur car l'analyse des glissements montre que les voix perdues par la droite traditionnelle ne se sont pas engouffrées seulement dans l'Union démocratique du centre mais beaucoup chez les Verts et les socialistes. A l'inverse, c'est chez les socialistes que l'UDC a recruté, ainsi que chez les catholiques gauchisants du PDC. En conséquence, les troupes socialistes sont aujourd'hui majoritairement composées de cadres ou de fonctionnaires universitaires d'un niveau social élevé. Elles prennent comme fonds de commerce les classes défavorisées pour se déculpabiliser de leurs conditions de vie privilégiées et se positionnent volontiers dans une avant-garde élitaire qui accentue leur profil de gauche caviar. Les troupes de l'UDC appartiennent en revanche à ces couches populaires qui étaient autrefois le fief des socialistes, petits employés (il n'y a plus guère d'ouvriers dans ce pays), milieux commerçants ou artisanaux mais aussi, et c'est le plus significatif, les jeunes dont c'est le premier parti! Dans ces conditions, où la droite traditionnelle compte-t-elle recruter sa relève?

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