Depuis plus ou moins longtemps selon les thèmes, mais avec une persistance qui en dit long sur notre état d'esprit, les projets visant la stabilisation des activités humaines ou les «objectifs zéro» fleurissent. La croissance zéro, vieille antienne du Club de Rome, est remise au goût du jour par les altermondialistes et certains écologistes, entre autres. Sans pour autant prôner un monde matérialiste exclusivement voué à la consommation, il faut bien admettre que croissance économique est synonyme de progrès: avancées de la médecine, développement des transports, élargissement des denrées alimentaires, démocratisation de l'éducation. Nous préférerions sans doute une amélioration qualitative plutôt que quantitative mais, même ainsi, il s'agit encore de croissance. Des besoins nouveaux émergent dès lors que les technologies évoluent, qui donnent lieu à un déplacement, mais aussi à un renouveau des dépenses.

D'ailleurs, le principe même de démocratisation implique le développement économique puisque toujours plus nombreux sont les bénéficiaires de la manne. Pour preuve, ceux qui vantent la croissance zéro ne veulent pas pour autant stabiliser les dépenses sociales. Celles-ci n'ont cessé de croître depuis 20 ans en Suisse, ce dont il faut se féliciter tout en rappelant que c'est grâce à un boum économique inégalé qu'elles furent possibles. Dans un registre apparemment plus défendable, un projet tel «Zéro mort sur les routes» revêt une valeur exemplaire. S'il est impossible de ne pas souscrire à l'objectif de réduire les accidents de la circulation, l'exagération de la formulation trahit la nature des fantasmes de nos sociétés dites développées car un tel but ne peut être atteint qu'en cessant de nous déplacer. Et lorsque les derniers automobilistes et motards auront disparu, il nous restera encore les snowboardeurs, alpinistes et randonneurs du dimanche qui pratiquent des activités génératrices de dangers pour eux-mêmes et pour les autres… Enfin, une mort valant l'autre, les champs mortifères dont nous nous croyons innocents proliféreront tels les cancers et maladies cardiaques, sans oublier les épidémies et, trop souvent, le suicide.

Tiens, parlons-en de celui-ci! Rehausser les rambardes d'un pont à Lausanne parce que les désespérés l'utilisent pour en finir avec la vie est une belle cause, très coûteuse et malheureusement inutile. Un escabeau a suffit récemment pour que le projet «Zéro mort au Pont-Bessières» capote tragiquement! Il est probable que notre société, obsédée par la non-valeur comme but ultime, génère une augmentation des suicides. L'absence d'objectifs positifs, une philosophie centrée sur l'immobilisme salvateur ôte toute perspective aux jeunes, et aux moins jeunes aussi quand ils gardent vissé à l'âme le goût de construire. Tout cela manque d'élan, de souffle, d'espoir en l'homme et flaire le repli, le manque d'imagination, de courage et d'ambition.

Qui a dit que c'est le pas qui fait le chemin? Alors, que diable, avançons!

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