La musique est la mieux capable des quatre arts de nous transporter littéralement hors de nous-mêmes et de nous offrir des instants magiques et irremplaçables. Ce fut le cas cet été lorsque l'ensemble Venance Fortunat interpréta quelques pages du Graduel de Bellelay dans l'église de l'abbaye du même nom (Jura bernois). Je m'étais promis de vous en parler…

Tout d'abord, l'assemblée fut saisie par cette apparente immensité des nefs baroques lorsqu'elles sont entièrement passées à la chaux. Blancs les angelots, les stucs, les guirlandes… blancs les pilastres et les chapiteaux à feuilles d'acanthe… Seule note de couleur, au fond du chœur, un vestige de fresque dont le temps rendit pastel les couleurs autrefois flamboyantes. La porte du paradis, qui séparait les fidèles des membres de la congrégation, fait briller les dorures de sa grille symbolisant la limite entre terre et ciel. Un écrin dépouillé, grandiose, pour une musique ensevelie depuis des siècles et qui sortit de l'ombre ce 14 août dans toute sa pureté originelle.

Le Graduel de Bellelay (ensemble du rituel en usage chez les Prémontrés au XIIe siècle) redécouvert récemment fut travaillé par les voix superbes de l'ensemble français Venance Fortunat (du nom du poète évêque de Poitiers, 530-601) et par des amateurs venus de toute la Suisse et de France pour faire revivre ce manuscrit d'autant mieux oublié que les moines de Solesmes, les grands conservateurs de la musique grégorienne, ne l'ont pas retenu dans leur catalogue parce qu'il est antérieur à la norme et contient donc trop d'éléments hétérogènes. Physiquement, le graduel est un gros livre en parchemin qui fut régulièrement gratté par les moines pour en adapter le contenu aux modifications intervenues dans la règle. Un document qui porte donc en transparence des décennies de vies monastiques superposées. A notre époque où les supports électroniques, grâce aux copiés-collés, font disparaître toute mémoire de leur élaboration, les ratures et les ajouts de celui-ci émeuvent. Enfin, et ce n'est pas la moindre de ses particularités, ce graduel originaire de Bellelay et conservé à la Bibliothèque cantonale de Porrentruy symbolise le patrimoine culturel commun des deux Jura.

Cet unique concert d'été offrait de très belles voix au service d'un grégorien original, mélodieux et profond, évoquant la réclusion volontaire et la contemplation, la recherche patiente et humble, l'adoration. A l'opposé de cette vie que les assistants venaient de quitter pour s'asseoir sur les chaises de paille de la nef lumineuse, véritable vaisseau à remonter le temps: un siècle, deux siècles, cinq siècles… un autre monde, une autre vie, d'autres hommes. D'autres hommes vraiment? A les entendre chanter, à nous voir les écouter, rien de moins sûr!

Pour ceux que cela intéresse, Espace 2 a enregistré ce concert et l'a diffusé dans son émission Passé Composé du 23 septembre 2004, qui peut donc être commandée. Mais surtout, l'ensemble Venance Fortunat, dirigé par la vive personnalité d'Anne-Marie Deschamps, revient demain samedi à Porrentruy (église des Jésuites, 17 h 30) pour une seconde interprétation. Cela vaut le déplacement, d'autant que le Jura fête ce jour-là sa traditionnelle Saint-Martin!

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