Que les hommes de ma vie se passionnent pour les matchs de l'Eurofoot, rien de bien original, sauf leur manie d'exiger que je suive le spectacle avec eux. Pour ne pas gâcher leur plaisir, je feins de partager leurs émotions tour à tour enthousiastes ou atterrées. Trop occupés à échanger leurs commentaires contradictoires (ils ne soutiennent pas les mêmes équipes, c'eût été trop simple!), ils se satisfont de ma présence physique en ignorant que mon esprit vagabonde à mille lieues de là, traversé de pensées désordonnées. Quelques bribes m'en reviennent pour cette chronique qui a bien peu de chances d'être lue ce vendredi soir (match Italie-Suède!) sinon par quelques amies d'infortune, peut-être!

A tout seigneur, tout honneur, le football d'abord m'inspire des nostalgies puissantes du temps où le jeu était plus offensif que défensif, où les scores comptaient souvent quatre à six buts et où la stratégie occupait le terrain. Aujourd'hui, le spectateur assiste au contrôle rapproché de chaque joueur par un autre. L'action ne parvient plus à se dérouler vraiment que durant quelques minutes trop rares où une ouverture permet le génie. Résultat, on s'ennuie ferme les trois-quarts du temps, même avec les meilleures équipes! Cette évolution est à l'image de notre époque légaliste, juridique, protectrice, où la place laissée à l'originalité vraie (pas cette fausse marginalité conventionnelle), au coup de poker et à l'action d'éclat est toujours plus étroite.

Dimanche dernier, soir de lancement de l'Eurofoot, mais aussi soir d'élections générales en Europe, j'avais soigneusement tracté mes priorités télévisuelles contre celles du reste de la famille. Promis, juré, c'était l'Europe avant le foot! Mes palabres diplomatiques furent vaines car les télévisions, elles, avaient fait leur choix. En Suisse, téléjournal habituel. En France, tout tournait autour des éternelles vieilles gloires débitant leurs leitmotivs franco-français. En Allemagne, l'Eurofoot. En Espagne, l'Eurofoot. En Italie, l'Eurofoot, etc. Je vous fais grâce des innombrables chaînes offertes par le réseau qui, ce soir-là, braquaient leurs caméras sur les mêmes 600 mètres carrés de gazon. A voir les heureux que cela fît chez moi, les chefs de programmes sont les rois de l'audimat! De là à penser que l'Europe se construira mieux grâce au sport que grâce aux élus du Parlement, il n'y a qu'un pas, mais ce sera alors une Europe des nations!

L'abstention qui a marqué le scrutin européen est préoccupante, autant sans doute que le désaveu quasi général des gouvernements en place et la part faite aux europhobes. Cette indifférence mêlée d'insatisfaction et d'inconstance traduit un évident malaise chez les citoyens. L'Union européenne n'est pas une démocratie effective, le peuple le sent bien. Forcé de jouer son rôle assigné sur une scène de théâtre n'ayant plus rien à voir avec la réalité politique, il se rebiffe en faisant grève ou en débitant d'autres paroles que celles du scénario. Pas étonnant que les auteurs de la pièce se fassent huer! Mais quand la cacophonie sera complète, craignons le régime qui adviendra.

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