Dans mon enfance, je lisais les aventures de Gulliver dans une édition illustrée par Gustave Doré. On y voyait le géant couché au sol où il était maintenu par les innombrables petites cordelettes tendues par les Lilliputiens. Pas une n'aurait été suffisante pour l'entraver mais, toutes ensemble, elles y parvenaient mieux qu'une solide chaîne. La Suisse est comme Gulliver, immobilisée par le réseau trop serré de son maillage structurel. Récemment, AvenirSuisse préconisait le regroupement des cantons en six entités seulement. Mais pourquoi commencer par les cantons alors que la première et la plus importante de nos cellules politiques, la commune, où se forme l'esprit civique et où les actes politiques ont un effet concret et rapide, reste atomisée en près de 3000 entités?

La première grande fusion de communes vaudoises, celle qui aurait pu donner un signe fort dans tout le canton et marquer le début d'un mouvement plus général, a capoté à cause du refus de la commune de Grandvaux. La loi stipule en effet qu'il suffit qu'une commune refuse pour que tout le projet soit rejeté, même si, comme dans le cas de Cully-Lavaux, les quatre autres entités concernées sont largement positives. Il aurait fallu au contraire prévoir un deuxième tour de scrutin pour que les populations positives confirment ou infirment leur décision, afin d'éviter la rupture abrupte d'un processus long à mettre en place et forcément fragile. Mais, faut-il encore que les communes restantes soient contiguës, ce qui n'est plus vrai dans notre cas!

Mais qui veut vraiment des fusions de communes? Pas grand monde sans doute. Ni l'Etat, qui préfère 381 interlocuteurs faibles à une poignée de syndics forts. Ni la plupart des élus politiques, qui craignent l'autodestruction. Ni la population, pour qui de tels enjeux sont forcément un peu flous et qu'il est facile de mobiliser dans le sens du conservatisme, surtout quand les questions fiscales servent de fond inavoué aux débats. Quant à l'outil législatif, il est insuffisant puisque, lors des discussions de l'assemblée constituante, toutes les propositions vraiment constructives ont été contrées, entre autres par les représentants des autorités communales…

Mais que va-t-il se passer maintenant? La nouvelle péréquation récemment dévoilée (juste après le vote en Lavaux, quel hasard plaisant sachant que les habitants de Grandvaux n'auraient peut-être pas refusé en connaissant le nouveau taux d'impôt qui leur était assigné) conduira à l'uniformité du niveau de la fiscalité dans le canton, faisant la démonstration de l'ingérence inadmissible mais consommée du canton dans le bastion de l'autonomie communale. Les scrupules de l'Etat sont donc à géométrie variable. Résultat: la diversité actuelle des méthodes de gestion, des choix politiques et des options d'avenir disparaîtra et le vaste canton de Vaud que la nature clémente a doté de régions contrastées sera enfin nivelé. Sauf dans son pouvoir communal distribué à 381 Lilliputiens! Pardon, 380, car Lausanne s'en tire assez bien à ce petit jeu. Son poids lui a permis d'orienter le débat sur la péréquation autour d'elle et de s'en sortir indemne. Voilà exactement l'exemple qui devrait pousser les communes à fusionner!

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